We Hate You Please Die, résurrection : “On apprend sans cesse, nos sons ont changé. On a tous évolué.”

Publié le par

Comme elle sort son deuxième album, Can’t wait to be fine, le 18 juin prochain, la bande bien énervée de Rouen nous reçoit dans le jardin pour parler punk, émotions et Marwa Loud, évidemment.

Interview réalisée en juin 2021 et sortie, dans les règles du retard, en septembre 2021 !

Les enceintes crachent du son depuis la baraque aux fenêtres grandes ouvertes donnant sur un petit jardin. Raphaël, le chanteur de We Hate You Please Die, sillonne la broussaille, nous montre ses laitues, quelques canards et un chat qui s’amuse à passer entre les thuyas pour rejoindre le jardin mitoyen qui n’est autre que celui de Joseph, le guitariste du groupe. Le parasol manque de se casser la gueule. C’est pas grave, on va le caler avec un parpaing. A côté de la table en bois autour de laquelle on s’assoit, un peu suintant, se trouve le vélo d’appart’ qui a servi pour le clip de Can’t wait to be fine. Vous savez, ce titre extrait de leur deuxième album qui paraîtra courant juin.

crédit : Juliette Poulain

Comment ça va en ce printemps 2021 ?

Mathilde (batterie) : Ça va, il fait beau.

Raphaël (chant) : Moi j’ai Pfizer, ça va ! En vrai, ça va. Il fait beau, c’est un bon point pour le moral. Après, le reste, on essaie de ne pas trop y penser. On essaie de rester focaliser sur la sortie de l’album.

De ce nouvel album, vous venez de sortir un extrait, Barney, accompagné d’un clip réalisé par Margaux Jaudinaud tout en animation. Pourquoi ce choix esthétique ?

Joseph (guitare) : On avait vu passer son travail grâce au groupe lyonnais Johnnie Carwash, dont on aime bien la musique. Elle avait fait leur clip de Forever Yours

Raphaël : Elle a bossé avec pas mal d’autres groupes comme TH Da Freak aussi. Elle est multi casquette dans les techniques. Je pense que c’est plus simple de faire un clip en animation qu’avec des acteurs en temps de pandémie. Mais c’est pas ça qui nous a principalement motivé, c’est vraiment parce qu’on trouvait son travail super cool. Ça allait bien avec l’idée de Barney de faire un truc un peu fun.

Que raconte Barney exactement ?

Raphaël : On a un pote qui s’appelle Ed et qui joue dans Seasonnal Affective Disorder. Un jour, il débarque chez moi en me disant : “au fait, j’ai fait un rêve, vous jouiez sur scène et moi je disais Barney ! Barney ! Barney !”. C’est hyper con. Mais ça m’a marqué. On était en train de composer cette chanson donc on s’est dit qu’on allait pousser la blague. On a fait en sorte qu’il vienne chanter sur cette chanson en concert pour qu’il réalise son rêve nul ! On s’est demandé ce qui pourrait être encore plus drôle. Résultat, c’est le clip qui fait plein de références à lui. Barney,c’est l’idée d’un truc tout simple et d’en faire toujours plus. Prochaine étape ? Je ne sais pas encore ce que c’est ! Après, Margaux a pris en compte nos private jokes mais elle les a disséminées dans des références qu’on aime, issues du cinéma et de la pop culture.

Joseph : On prend le parti de faire beaucoup de références à des choses qui nous parlent mais qui ne parlent pas forcément à tous. Ces anecdotes pourries n’ont sûrement pas de sens pour le reste du monde. A nos yeux, ça donne un côté fun à la chanson qui prend le contre-pied du premier clip qu’on a sorti en mai.

En effet Can’t wait to be fine n’avait en effet rien à voir avec Barney. Ce premier clip était plus déroutant, à la fois rêveur et un peu schizophrénique. 

Raphaël : C’est une chanson que l’on aime particulièrement tous les quatre car elle prend aux tripes. Quand Joseph a envoyé la maquette, on était là, wow, on la garde. Même si sortir un single de sept minutes, c’est un peu casse gueule selon nos labels. Mais on y tenait absolument. Pour le titre de cette chanson, pour ce qu’elle raconte. C’est un truc dans lequel on se retrouve. 

Pour le coup, Gaëlle Manach – qui a fait trois quarts de nos clips à peu près – avait des charges difficiles. T’as un mois pour faire un clip à une chanson de sept minutes. C’était un peu la course pour trouver les financements. On lui a juste dit qu’on voulait un truc assez sincère.

Joseph : On voulait un truc pas trop fantastique, pas trop WTF, un truc assez simple et sincère. 

Chloé (basse) : Un peu touchant aussi. 

Raphaël : Il fallait que ça puisse toucher autant que la chanson puisse nous toucher nous quatre. Et elle l’a fait ! C’est une hyperactive incroyable. Elle est trop douée, elle a relevé le défi. Pourtant, c’était pas évident de se mettre en scène. Mais je pense qu’on est tous contents. Et on est content des retours aussi. 

Avez-vous de bons retours sur ce clip ?

Raphaël : Oui ! La chanson s’appelle comme ça depuis un moment déjà. Involontairement, il y a forcément des corrélations avec la crise, notamment sur l’aspect “on a hâte d’aller bien”. Chacun prend un peu ce qu’il veut dans le clip et les retours sont très touchants.

Ces deux clips sont extraits de l’album Can’t wait to be fine, paru le 18 juin dernier. Comment s’est passée la réalisation de cet album ? 

Joseph : Il a été composé depuis la sortie du premier album, en 2018. Comme la composition était vachement étalée dans le temps, on a découvert plein de nouveaux groupes. Du coup, les chansons vont dans des sens assez divers. Il y a des explorations… Je sais pas si on peut dire “stylistiques” mais on a essayé pas mal de choses différentes. Il y a toujours de la pop et du punk mais moins que dans le premier album.

Oui, vous balancez des chansons punk d’à peine deux minutes et, en parallèle, des morceaux plus longs comme Vanishing Patience ou Can’t wait to be fine. Est-ce un album qui prend davantage son temps ?

Mathilde : Quand on a enregistré notre premier album, ça faisait même pas un an qu’on était un groupe. Ça s’est fait dans l’urgence. Après le premier album, on avait déjà commencé à faire de nouvelles chansons comme Barney. D’ailleurs, ça fait un moment qu’on la joue sur scène. Comme on apprend sans cesse, nos sons de guitare, de basse, de chants ont changé. Mon jeu de batterie aussi. Je pense qu’on a tous bien évolué. 

Ce nouvel album, Can’t wait to be fine, garde-t-il des séquelles de la crise sanitaire ?

Chloé : On a pris le temps de faire l’album et de l’enregistrer justement à ce moment-là.

Raphaël : Ça nous convenait en terme de planning donc on a eu un peu de chance sur ça.

Chloé : On a pris le temps de finaliser les chansons et de trouver avec qui l’enregistrer. On a enregistré à Saint-Maixent-de-Beugné, dans les Deux Sèvres. C’était dans la maison de famille de notre ingé son. On s’est installé là-bas dix jours et on a fait que du son, c’était vraiment bien. 

Raphaël : Ça permet de changer un peu du premier qu’on a enregistré en deux jours et demi dans un studio de répèt. 

Joseph : Plutôt trois, quatre jours.

Raphaël : Ah ouais dans ma tête c’était plus court. On a fait un pas en avant. On peut enfin dire “ouais on s’est isolé 10 jours dans une maison, ouais c’était une communion spirituelle…” (rires)

Mathilde : En vrai, c’était trop bien car on avait pas d’horaires, on enregistrait quand on voulait, c’était cool. On a pris le temps.

Raphaël : Cette légende est vraie, c’est inspirant d’être ailleurs.

Vous avez aussi sorti un ep, Waiting Room, pendant le confinement.

Mathilde : On avait des chansons déjà enregistrées deux morceaux au 106 avec leur micro label qui s’appelle ALT DSL (Digital Single Label).

Joseph : On a sorti ce double single en décembre 2019, autour de Noël.

Raphaël : La veille de Noël ! On a une chanson qui s’appelle Coca Collapse et on voulait sortir ça pour Noël pour se moquer du Père Noël, le Coca-Cola, tout ça.

Joseph : Bon, du coup, petit flop de sortie ! Les gens ont autre chose à foutre à Noël qu’écouter We Hate You Please Die. Mais on a ressorti ces deux morceaux sur cet ep, Waiting Room, sorti en mai 2020. Et on a ajouté un morceau avec un clip, issu de la même session d’enregistrement. 

Mathilde : On avait fait un clip pour Good Cie, avec des filtres Instagram, durant le confinement. C’est Raphaël qui l’a monté.

Raphaël : Le clip le moins cher de l’histoire. Si ça pouvait être tout le temps comme ça !

Ça, c’est votre côté DIY. On disait tout à l’heure que votre album prend le temps mais il reste furieux, quand même. C’est certainement son côté punk. C’est important pour vous ce qualificatif de “punk” ? 

Joseph : Comme tu le disais tout à l’heure, il n’est pas seulement punk cet album-là. Ce qu’on écoute dans la vie de tous les jours, c’est pas forcément du punk. Il y en a, bien sûr, mais il n’y a pas que ça.

Mathilde : On n’écoute pas tous la même chose en plus.

En fait, ma question en soulève une autre : qu’entend-on par “punk” ? 

Joseph : C’est ça. Si “punk” c’est le truc des années 70 avec des crêtes, en fait, personne n’écoute ça.

Chloé : On écoute plutôt du post-punk.

Raphaël : Punk is the nouveau schtroumpf. Aujourd’hui, on dit punk pour plein de choses. Au final, “punk” c’est souvent faire écho à la liberté et à la contestation. Le problème, tu peux être punk et être con. Les punks ne s’entendent pas forcément entre eux. 

Autant le premier album, c’était un jet brut, un peu punk, à moitié écrit en terme de paroles. On savait qu’on avait une ligne dans laquelle on mettait beaucoup de valeurs personnelles. Le premier album était vraiment un brûlot lâché comme ça, avec la chanson de fin We Hate You Please Die, qui est un résumé global en quelque sorte et le titre de l’album. Le titre c’est hyper important, ça fait un bon résumé je trouve. 

Tandis que ce deuxième album, c’est plus l’idée de canaliser cette colère, pas juste dire qu’on est pas content et tout. Certes, garder la contestation mais détailler ce qu’il se passe : diversifier les thèmes. Sans pour autant apporter de solutions. Et aussi remettre un peu d’émotions au coeur du projet – ce qu’il y a un peu moins sur le premier album. Sur ce nouvel album, Chloé a aussi plus de place en terme d’écriture et de lead aussi.

“On fait ce qu’on aime et on ne cherche pas à s’immiscer dans un endroit précis du rock.”

Mathilde, batteuse de We Hate You Please Die

Écrivez-vous ensemble ?

Chloé : Sur le deuxième album, Raphaël a écrit les paroles de dix chansons et moi deux et demi.

Raphaël : Dans l’idée, chacun écrit ses textes. Personnellement, je le trouve plus féroce ce deuxième album. Il est moins rugueux dans ces côtés lo-fi et laisse une grande part à l’émotion, sans filtre, donc ça attaque un peu plus. 

Mathilde : Je le trouve plus épique que le premier. Le premier est plus brut de décoffrage. Mais celui-ci je le trouve plus travaillé dans le sens où on a des morceaux plus longs qui montent d’un coup. 

Complètement. Mais vous avez toujours le don de délivrer des électrochocs. On vous étiquette – à tort ou à raison – souvent de “punk” ou “rock” voire “post-punk”. Comment vous percevez-vous ?

Mathilde : On dit nous-mêmes de notre musique qu’elle est punk ou garage rock parce qu’il faut se donner une étiquette pour se présenter. Mais je trouve qu’on fait plusieurs styles différents. Parfois, Raph fait même du rap. En fait, on fait ce qu’on aime et on ne cherche pas à s’immiscer dans un endroit précis du rock.

Joseph : Je trouve que punk renvoie beaucoup à la musique contestataire d’il y a cinquante ans. Or, aujourd’hui, ce n’est plus du tout le punk/rock qui est en vogue. On fait ce qu’on a envie de faire. On ne se demande pas si on gagnerait plus d’argent à faire du rap ou à revendre des cartes Pokémon. On se pose pas trop la question de notre place, si on fait de la musique qui nous plaît c’est aussi parce qu’il y a des gens qui sont prêts à écouter. 

Chloé : De mon côté, c’est un peu mon style de prédilection, le rock. Depuis que je suis gamine, j’écoute ça.

Quelles sont vos influences justement ?

Mathilde : Il y a pas longtemps, j’ai découvert Queens of the Stone Age.

Chloé : Y’a pas longtemps ?

Mathilde : Ouais, ça fait trois ans que vous m’en parlez et j’avais jamais vraiment écouté. D’ailleurs, j’allais encore confondre avec un autre groupe. J’en ai parlé y’a pas longtemps à Joseph et il m’a fait “vas-y je te refais ta culture musicale” et il m’a prêté Song for the Deaf. Dave Grohl apparaît sur l’album et ce mec est une grosse influence pour moi. Cet album m’inspire vraiment en ce moment. Merci Joseph ! 

Joseph : Tu me rendras, quand même…

Raphaël : On lui a fait découvrir car, sur cet album, il y a la chanson Millionaire et la toute première maquette que j’ai faite s’inspirait du schéma de ce morceau. Un truc qui attaque sévère, hyper screamé qui tout d’un coup repasse à une voix douce, pas sexy mais un peu dandy crooner. On a continué à alterner un peu les types de nos voix sur nos chansons. Millionnaire c’est un pilier. Je suis juste un peu déçu, je croyais que c’était un seul chanteur qui faisait toutes les voix. Or, ils sont deux. 

Chloé : Quand on s’est rencontré, on écoutait pas mal Ty Segall, Thee Oh Sees, pas mal de trucs garage de la scène californienne.

Joseph : De ce socle commun ont découlé pas mal de choses plus individuelles. Chacun s’est ramené avec ses propres goûts. Certains écoutent des trucs… chelou ! (rires)

Raphaël : Je crois que j’ai une passion pour les belles chansons. Après, tu t’en fous du style et d’où ça vient du moment que la chanson te touche. C’est qui déjà la meuf qui “T’es qu’un bad bad bad boy” ?

Joseph : Marwa Loud.

Raphaël : Cette chanson me fait kiffer à fond. Je la trouve trop bien. Et je vais pas me dire que c’est parce que sur le paquet, l’univers me fait pas kiffer que je ne vais pas aimer. A côté, je pourrais trouver une chanson de Nirvana ou de Bourvil super. Je prends à tous les râteliers !

Votre nouvel album va sortir sur des labels français et étrangers au Canada, en Australie et même aux États-Unis. Que vos apporte cette ouverture à l’internationale ?

Chloé : De la distribution. Au Canada, il sort en streaming. Le label Freak Out Records de Seattle vont le distribuer aux États-Unis. Et en Australie, ils ont carrément fait une édition limitée avec un vinyle doré. 

Mathilde : Sur le clip de Barney, pas mal d’Anglais et d’Américains ont commenté et ont bien kiffé. Un mec a même commenté “Why you hate me?” !

Ah oui, vous faites scandale ! Il vient d’où, ce nom, “We Hate You Please Die” ?

Raphaël : Ça vient du film Scott Pilgrim, adapté d’une bande-dessinée canadienne. Je veux pas spoiler donc je n’en dirai pas plus. Mais cette carte provoc’ nous a bien plu.

Vous devez avoir hâte d’entendre à nouveau le public scandé ce nom. En octobre dernier, pendant le confinement, on vous a vu sur la scène du 106, à Rouen, dans une expérience live assez dingue puisque le public était dans des bulles. Comment avez-vous vécu ce concert particulier ?

Chloé : Ce n’était pas des bulles complètes, si tu regardes bien la vidéo, les gens se tiennent à l’intérieur de leur demi-bulle et ils peuvent se foncer dedans. Il devait y avoir 20 personnes qui pogotait, c’était drôle ! On a dû jouer environ 20 minutes. On pouvait pas jouer une heure car c’est hyper fatiguant pour les gens.

Raphaël : C’est cool mais les gens sont quand même statiques dans leur bulle. 

Raphaël : En fait, j’ai appelé un club de foot bulle dans la ville d’à côté en disant “ouais, monsieur, j’ai un projet très con, tu serais chaud de prêter tes bulles ?” et le mec était ok. Le 106 était branché aussi. Sur les vidéos, les gens ont l’air de sautiller partout. En réalité, tu as le poids de la bulle et une sorte de gros harnais. 

Joseph : C’est hyper physique.

Mathilde : Nous, on était pas dans des bulles évidemment. Mais c’était quand même drôle de voir les gens se foncer dedans, c’était un bordel…

Raphaël : J’avoue, quand tu montes sur scène ce soir-là, tu te dis que tu ne referas peut-être jamais ça de ta vie !

En parlant du 106, à Rouen, c’est une salle qui permet à pas mal de groupes de la mouvance rock actuelle d’émerger. Pouvez-vous nous parler un peu de cette scène rouennaise ?

Raphaël : L’équipe du 106 est vraiment adorable.

Joseph : Dans l’accompagnement des groupes, c’est le top.

Raphaël : Rouen est mise en valeur car il y a pas mal de groupes dans le radar médiatique. Après, il y a de très bons groupes dans toutes les villes de France, Bordeaux, Lille, partout. D’ailleurs, Jack a sorti un article pour mettre les projecteurs sur Rouen mais on n’était pas d’accord. On le trouve clivant. L’article, en soi, est gentil mais le titre est ringard et le contenu pas très mixte. 

Mathilde : C’est limite vexant pour les autres groupes de France. Il n’y a pas qu’à Rouen qu’on fait du rock ou du punk. On n’est pas l’endroit précis où il y a du rock.

Joseph : C’est pas the place to be. Même si plein de supers groupes sont nés à Rouen récemment… mais comme dans d’autres villes de France.

Alors, sur la scène actuelle française, quels groupes vous ont tapé à l’oreille ?

Raphaël : J’aime bien le label de Bordeaux sur lequel il y a notamment Th Da Freak. J’aime leur philosophie, genre le côté artisanal et familial qui envoie du lourd.

Joseph : Pas mal de groupes avec qui on a joué aussi. Dewaere, qui viennent de Saint-Brieuc et qu’on n’aime beaucoup beaucoup. On devait jouer avec Johnnie Carwash, qu’on adore aussi. On attend que ça de jouer avec eux. Sinon, Tapeworms, qui sont de Lille. Après, il y en a plein des groupes très bien !

Qu’avez-vous prévu pour les mois à venir ?

Raphaël : Oh bah, si on peut aller botter des culs en concert…