Verlatour défie le virtuel : “Ce qui m’importe, c’est de pouvoir faire avec le public”

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Le batteur et musicien électro nous reçoit dans son studio à Amiens pour évoquer Evasion, son nouvel ep paru début 2021, et dévoiler son projet de concert immersif.

Un café fumant dans une main, une clope pas encore allumée dans l’autre, ce grand barbu loquace et souriant sillonne ses studios amiénois, entre une pièce consacrée aux batteries et son antre de synthés, planquée au bout du couloir. C’est là que Jocelyn – ou Verlatour pour la scène – se niche pour composer quand il n’est pas en train de battre le rythme pour d’autres ou d’enseigner à des mioches l’art des baguettes et des pédales qui défoncent les fûts et les cymbales. Maître de son oeuvre depuis 2014, Verlatour dégoupille un cinquième ep aux coups de feu électroniques sous lesquelles vrombissent des histoires ténébreuses. Rencontre.

Crédits : Juliette Poulain

PUNKTUM : Il paraît que tu nous mijotes quelque chose…

Verlatour : Je prépare un live interactif. L’idée c’est de faire participer le public. C’est un projet ambitieux ! On est en train de mettre en place toute une scénographie avec des machines. Comme moi, le public pourra interagir sur la musique, les lumières et la vidéo.

C’est énorme ! Comment ça va fonctionner concrètement ?

On aura plusieurs postes d’interactivité dans la salle. A l’aide d’un capteur thermique, on va réussir à savoir où sont les gens, s’ils sont plus à droite, plus à gauche ou s’ils lèvent les bras. A partir de là, on pourra récupérer ces données et les transformer sur la lumière, la vidéo, le son. 

Donc tu as bien occupé ton confinement. En revanche, tu n’as pas fait de livestream ?

Je ne suis pas forcément fan. Mais je n’y suis pas fermé. Si je devais en faire, c’est quelque chose que je préparerais vraiment autrement. Là, ce qui m’importe c’est de pouvoir faire avec le public. Avec un livestream, c’est pas évident.

En janvier dernier, tu sortais Evasion, ton cinquième ep qui arbore un aspect très futuriste et plus hard que tes précédents albums. Est-ce volontaire ?

Complètement ! Tu dis “hard”, mais oui, c’est ça. J’avais pas mal de productions de côté. Quand j’ai pioché dedans pour fabriquer l’ep, j’avais le choix entre des titres tranquilles et ces quatre morceaux bien teigneux. Je les ai réunis parce que quand j’ai composé ces morceaux énervés, j’avais des images en tête que je n’avais pas forcément pour les morceaux plus calmes. Finalement, Evasion c’est cette histoire que je voulais raconter et, pour la première fois, j’ai eu envie de passer derrière la caméra pour réaliser mes clips.

Justement, ce côté narratif se ressent dans les trois clips qui se suivent Evasion, U Are My Sweet Thing et Sabbat. Comment t’est venue l’idée de faire un triptyque vidéo ?

Parfois, quand tu composes, ta musique fait écho à des images. Je suis un gros fan de slasher et de films d’horreur. Les Carpenter, les Terminator, Blade Runner et compagnie ! Du David Lynch, aussi. J’avais vraiment envie de sortir des clips avec des esthétiques fortes. Par exemple, le rouge domine dans U Are My Sweet Thing, figurant le monde des morts, tandis que c’est plutôt bleu dans Evasion qui représente le monde des vivants.

Et c’est toi derrière la caméra ?

J’ai surtout écrit les synopsis, les plans, le minutage pour que tout soit bien carré. Ensuite, c’est l’association audiovisuelle Bulldog qui était à la caméra.

Le dernier clip de la trilogie s’intitule Sabbat, un morceau très pêchu. Il a un côté dancefloor puis, en plein milieu, il part dans un délire pop. C’est cette diversité d’inspirations qui a déclenché l’écriture de cet ep ?

Ce qui déclenche l’écriture, ce sont les choix. Quand j’ai réuni ces quatre morceaux, je me suis dit qu’il y avait un noyau dur vraiment cool. Les morceaux que j’ai laissé de côté sont davantage ambient et j’ai envie de les exploiter autrement, plus tard. Si tu écoutes ma discographie, il y a des choses qui se recoupent dans la manière de composer, de faire. Mais l’esthétique de mes ep diffèrent toujours.

Par exemple, sur mon ep Romance, il y aRichard Allen au chant, Awir Leon aussi et les morceaux ont une approche plus romantique. Mon ep Violence pourrait se rapprocher d’Evasion mais Violence a beaucoup de guitares électriques. Il est plus organique. Evasion, lui, est plutôt orienté synth wave. J’aime pas faire deux fois les mêmes choses.

J’imagine que tu te nourris beaucoup de musique ?

Ça dépend des périodes. A côté du projet Verlatour, je suis batteur. Quand je bosse, je suis donc beaucoup sur la route ou en résidence. C’est pas forcément des moments où je peux écouter des trucs. Mais j’écoute beaucoup la musique des artistes avec qui je joue puisque je la répète, je la travaille. C’est une autre manière de s’influencer. Dans certaines périodes, je vais être plus calme et plus curieux donc je vais aller digger des trucs.

La séparation des Daft Punk, ça t’a ému ?

Ouais, ça me fout surtout un coup de vieux ! Toutes nos idoles sont en train de mourir ou de se séparer. Mon Dieu, le monde est horrible ! (rires) Mais Daft Punk, ouais, c’est forcément une très grosse influence. Da Funk me rendait complètement fou quand j’étais petit. En fait, c’était incroyable car Daft Punk c’était 4 albums en 28 ans de carrière. Même quand ils ont sorti Random Access Memory, je ne les attendais presque plus et j’ai été surpris, ça dé-fon-çait !

Quelles sont tes autres influences ? 

En terme de labels, j’adore ce qui traîne sur Monkeytown Records et Fifty Weapons. Un artiste que je surkiffe, c’est Sirius Mo. Il est incroyable et je le trouve encore ultra moderne aujourd’hui. Après j’aime bien le son anglais mais aussi chez les Allemands, j’adore Recondite. Enfin, des influences, on peut en citer un milliard !

Par rapport à l’ep Evasion, Carpenter Brut a été une grosse influence. J’aime bien Perturbator et  Zombie Zombie évidemment. Dans les Français, Arnaud Rebotini, Daniel Avery, tous ces grands. En musique électronique, je suis un peu moins fan de la bass music. J’aime bien quand ça reste mélodique genre Nicolas Jaar. Sinon, en dehors de l’électro, jusqu’à mes 16 ans, j’écoutais exclusivement du metal.

Ça s’entend sur Keep Your Eyes Open, le morceau qui clôture l’ep, en duo avec Aurélien Farlet. Sa voix décolle en chant gutural à un moment. Ce sont des restes de ces années metal ?

Carrément. J’aime cette énergie, même si aujourd’hui je ne l’écoute plus ça chez moi avec une clope au bec ou un café. C’est un rouleau compresseur. D’ailleurs, Carpenter Brut est un gros fan de metal et il faisait du metal avant. Et même encore aujourd’hui, peut-être ? En tout cas, il a mis tout le monde d’accord avec son projet : les fans de metal et ceux d’électro. 

Quels étaient tes groupes de metal préférés ?

Slayer, Morbid Angel, Iron Maiden, Vader, Cannibal Corpse. Tout ce qui était plutôt extrême !

“J’ai la volonté de faire du concert un tisseur social avec des gens ordinaire et des gens extraordinaires, que tout le monde ait les mêmes chances de voir un spectacle.”

Verlatour

Pour revenir sur tes influences électroniques, tu me disais que tu avais déjà fait un saut à Berlin ?

J’y ai pas mal séjourné, oui. C’était super ! C’est à cette période que je découvrais la musique électronique et surtout la production car je jouais dans The Name, mon ancien duo batterie et clavier analogique. Donc Berlin j’ai adoré. Tu chill dans un café près de la Spree, puis tu rentres dans n’importe quel magasin et tu as de l’électro. La musique électronique régit vraiment la pulsation de la ville. Tu as plein de club pour avant, pour après, pour pendant. J’en garde un excellent souvenir et ça a été une grosse influence. Il y a un sacré bouillon d’artistes berlinois. 

Berlin a un lien avec Verlatour ?

Oui ! Au moment où j’étais à Berlin, je cherchais un nom pour ce projet qui n’existait pas encore. Il y avait cette tour, la Fernsehturm, et je cherchais des mots qui fonctionnent bien par enchaînement de syllabes. Il faut à la fois que ça sonne bien et qu’il puisse vouloir dire quelque chose… Comme “chocolat” quoi ! (rires) Vers la tour, Verlatour, je trouvais ça pas mal. En plus, j’y trouve une analogie avec le côté château, la tour mystérieuse, l’édifice. Bon, c’est nul mais en plus à l’époque mon studio était au deuxième étage chez moi donc dès que j’allais faire un peu de son, je montais « dans ma petite tour »…

Comme ça, Verlatour représente vraiment ton projet personnel. Parce qu’on t’a connu avec des groupes comme The Name et Wolves & Moon aussi. Comment vis-tu le passage de la création collective à la création solo ?

En tant que batteur, je suis un peu le sideman. J’accompagne des artistes en live – en ce moment Edgär ou Vadim Verney – qui ont souvent leurs albums déjà produits. Les parties de batteries sont déjà pensées donc j’interprète en live pour que ça rende cool, beau et avec une belle énergie. Le côté créatif reste la construction des morceaux et c’est ce que je trouve passionnant. Et quand je suis batteur, ce n’est pas que j’en suis dépossédé mais… C’est quelque chose que je ne possède pas puisque ça appartient à l’artiste. En tant que batteur, je me mets au service de l’artiste et de ce qu’il veut donner dans sa musique. Et j’adore ça ! Mais quand je compose c’est une démarche totalement différente puisque je suis à mon propre service.

C’est avec The Name que j’ai vraiment commencé à écrire de la musique électronique et à produire, à me passionner pour les synthés et les boîtes à rythmes. J’ai aussi accumulé des morceaux qui ne correspondaient pas forcément à The Name et qui, sans le savoir, me serviraient pour Verlatour. A un moment, j’ai besoin de me retrouver tout seul dans mon studio et de faire mes propres trucs et voilà. Ce qui n’empêche pas les collaborations, bien sûr.

D’ailleurs, tu continues à accompagner des musiciens et des groupes. Edgär par exemple ?

Oui, je joue avec eux à la batterie. Mais je ne produis rien pour eux. En ce moment, j’accompagne aussi Vadim Vernay. 

Même en tant que Verlatour, tu as l’habitude des collaborations. Au fil de ta discographie, on retrouve un duo avec Richard Allen, un autre avec Awir Leon puis encore un avec Mia Loigerot. Sur Evasion, ton dernier ep, tu ne déroges pas à la règle puisque tu es accompagné par Aurélien Farlet pour le morceau Keep Your Eyes Open, dont on parlait tout à l’heure. Qu’est-ce qui a provoqué cette rencontre ?

Ah mais Aurélien c’est un copain de lycée. A l’époque, on avait des groupes de metal. D’ailleurs, le sien s’appelait Oral Defecation ! On avait pas mal de points communs niveau musique. Après, on s’est perdu de vue évidemment. La vie fait que blabla, tu vois. A Amiens, il jouait dans Anorak,  un groupe de metal très cool. Quand j’ai rassemblé des morceaux pour Evasion, j’avais Keep Your Eyes Open sous la main. C’est une sorte de reprise de Révolte, un titre que j’avais déjà sorti sur mon ep Violence en 2017. Une énergie bien rock avec un seul riff qui te rentre dedans. Aurélien a écouté le morceau et on s’est dit que ce serait cool qu’il fasse un feat. C’était une belle collab. Et je trouve que c’est une belle conclusion pour cet ep. 

Cet ep est sorti sur Bon Temps Records, le label que tu as créé.

Exactement. Je l’ai créé il y a quelques années quand Pascal Sanson a monté Bon Temps Magazine. C’est un magazine d’art, photographie, lifestyle, culture. On voulait monter un truc commun donc Pascal s’occupe de la partie magazine et moi de la partie label. Le mag est bien parti, il sort en national et est distribué un peu partout. De mon côté, avec le label, en deux ou trois ans, j’ai fait 16 ou 17 sorties d’artistes différents genre AZUR, Plaisirs, Hello Pongo. Mais il y a deux ans, je me suis un peu calmé sur l’activité de directeur artistique parce que ça prend énormément de temps. J’avais déjà un emploi du temps serré et, en plus, je me suis mis au potager…

Il faut choisir entre les tomates et les coups de baguettes !

Mais ouais c’est clair ! En tout cas, depuis environ un an, j’ai recentré l’activité du label sur mes dernières sorties. Ça me libère du temps. Je n’exclus pas à l’avenir de réaliser des sorties d’autres artistes. Là, c’est pas forcément à l’ordre du jour.

Alors que prévois-tu à l’avenir ?

Déjà, cette histoire de live interactif. C’est assez ambitieux, notamment en terme d’équipe technique. Il y a de vrais défis technologiques à relever pour réussir à proposer quelque chose de concret et sympa. Ça prend énormément de temps. On fait une grosse résidence à la Lune des Pirates, à Amiens, qui est partenaire du projet. Donc ma priorité c’est de balancer toute mon énergie là-dedans. Pour t’en dévoiler un peu plus, j’ai la volonté de faire un spectacle vraiment accessible, même pour des publics handicapés psychiques. Faire du concert un tisseur social avec des gens ordinaire et des gens extraordinaires, que tout le monde ait les mêmes chances de voir un spectacle.

A Amiens, le Safran est un espace culturel qui organise tous les ans, en mars, les Safra’Numériques. C’est un festival autour du numérique, de la VR, tout ça, et le Safran co-produit le spectacle. En mars 2022, on aura une première là-bas. Donc on est déjà sous l’épée de Damoclès ! Et, en plus, j’aimerais bien accompagner ce nouveau live d’une nouvelle sortie, une nouvelle énergie. Un mini album par exemple ? En fin d’année, dans la foulée. Je vais y réfléchir.