Au cœur des arts picturaux de VEL

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D’aussi loin qu’elle se souvienne, Caroline Lysiak (alias VEL) n’a jamais pu vivre autrement qu’avec le désir prégnant de dessiner, de donner forme, d’une manière ou d’une autre, à ses rêves autant qu’aux prolongements visuels de sa personnalité. Chacune de ses œuvres, qu’elles prennent vie sur papier, écran ou pellicule, demeure ainsi une extension de sa psyché, qu’elle a appris à comprendre et exprimer librement tout au long de ses nombreuses découvertes. De révélations en collaborations, VEL exprime une profondeur humaine rare et intime, une représentation physique de ses tableaux intérieurs. Rencontre avec une artiste dont les multiples talents et visages ne cessent, au fil du temps, de nous enthousiasmer.

PUNKTUM : Bonjour Caroline et merci de bien vouloir répondre à nos questions ! Lorsqu’on lit ta biographie sur ton site officiel, on se rend rapidement compte que l’art pictural fait partie de toi depuis ton plus jeune âge. Peux-tu nous raconter comment celui-ci a grandi en toi, comment cela s’est manifesté au fil du temps ?

Merci à toi, c’est un vrai plaisir !
Eh bien, disons que, lorsque j’étais petite, je ne parlais pas beaucoup, pour ne pas dire quasiment pas. Certains de mes camarades de classe me croyaient muette… Le dessin était un moyen de m’exprimer : à défaut d’utiliser des mots, je prenais mon crayon et je laissais sortir tout ce qu’il y avait à sortir. Je ne saurais pas expliquer pourquoi ; j’aurais peut être dû consulter un psy à ce moment là ! En entrant dans l’adolescence, j’ai un peu laissé tombé le dessin pour passer mon temps à écouter de la musique. J’ai tenté un peu de piano et de chant, d’écriture aussi, j’explorais d’autres options en quelque sorte (et je me suis mise à parler, ça a sans doute changé pas mal de choses). Le dessin ne m’a jamais vraiment quittée mais c’était une habitude très égoïste ; à chaque fois que je faisais un dessin, je le jetais dès qu’il était terminé. C’était plus de l’ordre du dialogue intérieur. Ce sont les études qui m’ont permis de renouer avec le fait de faire des images, mais plus dans l’optique de créer un dialogue avec les autres, de faire des images intelligibles.

Tu t’es dirigée naturellement vers des études d’Art visuel à Bordeaux. Qu’as-tu découvert de nouveau en suivant ce cursus, notamment dans la différence entre le dessin et l’infographie ? Ou dans leur complémentarité ?

Je me suis d’abord dirigée vers l’infographie, un peu par pression familiale je dirais, parce que le but était d’obtenir un travail pérenne évidemment et que je suis issue d’une famille très pragmatique. Ça m’a permis de me sentir à l’aise aujourd’hui avec tous les outils que peut offrir un ordinateur, mais avec le recul, ces trois années d’infographie assez intensives m’ont éloignée de la création pure. Je ne me sentais pas du tout de rentrer dans le monde du travail pour passer mon temps à faire de la 3D ou fabriquer des sites Web assise derrière mon bureau H24 ; du coup, j’ai complété mes études avec deux années de communication visuelle. Là, ça a été révélateur, je me suis retrouvée avec pleins de possibilités, même si le cursus scolaire est formaté pour l’obtention du BTS. J’ai eu la chance d’avoir des profs inspirants, et j’ai pu me réconcilier avec la création.

Ta première réalisation professionnelle a été la conception de la pochette de l’album éponyme de Pilarsky ; or, celle-ci est réellement frappante, quand on la voit pour la première fois. Comment as-tu abordé cet exercice, et quelles étapes t’ont permis d’arriver au résultat final ?

Ça ne me rajeunit pas, tout ça !
David Pilarsky avait laissé une petite annonce sur la porte de l’école dans laquelle j’allais à l’époque. J’ai sauté sur l’occasion, je l’ai contacté, il est venu chez moi et on discuté un moment. Il m’avait parlé de l’importance des textes dans son œuvre, notamment le fait qu’il aimait les savoir francs, peut être un peu tranchants. L’idée du gun associée au magnétophone m’est venue tout de suite, je lui ai fait un croquis et il a adoré. J’ai travaillé sur le photomontage, le design de l’album en général et voilà… C’est allé très vite parce qu’on s’est très rapidement compris et qu’il avait besoin d’un visuel impactant.

crédit : VEL

Tu as ensuite travaillé au Théâtre L’Oeil de la Lucarne à Bordeaux, pour concevoir leurs affiches et leur programme. Peux-tu nous raconter cette expérience ?

C’est l’expérience la plus marquante pour moi, j’ai eu beaucoup de chance.
Encore une fois, c’était pendant mes études de communication visuelle, on devait trouver une entreprise qui accepterait de faire comme si on avait un projet de création visuelle liée à leur activité, afin de pouvoir le développer avec leur soutien et le présenter lors des épreuves du BTS.
Je me suis intéressée au théâtre l’Oeil de la Lucarne parce qu’ils avaient ce petit quelque chose qui me plaisais bien, une forme d’authenticité et un caractère bien prononcé qui leur ont permis de se faire une place depuis maintenant cinquante ans à Bordeaux.
Quand je suis allée à leur rencontre, ça s’est tellement bien passé qu’ils m’ont demandé si je serais intéressée pour travailler avec eux sur mon temps libre et les aider à gérer leur communication. J’ai dis oui, bien entendu ! J’ai adoré faire partie de l’équipe le temps d’une année, j’ai beaucoup de choses à redire sur le travail que j’ai fourni avec le recul mais j’ai pu toucher du doigt le domaine dans lequel je voulais m’investir plus tard, à savoir le culturel. Et ce n’est pas du tout négligeable, sachant que j’étais encore étudiante à ce moment-là.

Parlons maintenant de tes œuvres. Ton univers visuel, notamment concernant l’illustration, est à la fois très précis, poétique et sombre. Quelles sont tes motivations lorsque tu entames un nouveau travail ?

Disons que je suis un peu lunatique ! (sourire)
Concernant les commandes, j’arrive aujourd’hui à dire non à certaines d’entre elles parce que je ne me sens pas à l’aise avec le projet. Par contre, j’aime beaucoup le challenge, à condition qu’il ne soit pas incohérent avec mon univers, sachant que je cherche toujours à tenter de nouvelles expériences, à me surprendre moi-même en fait.
Dans l’illustration, c’est différent, je fais ça pour me détendre, ça me rassure, peut être le retour à mes vieilles manies de sortir mon crayon pour exprimer quelque chose. Je dessine plus souvent parce que c’est plus naturel pour moi mais, en ce moment, les choses changent doucement et j’éprouve moins de pudeur à tenter d’autres mediums.
De manière générale, j’aime bien semer une petite graine dans la tête des gens, je n’aime pas juste faire de belles images. Il faut qu’il y ait du sens. Parfois, celui-ci diffère selon l’œil qui va se poser sur le visuel et c’est très bien. Les gens interprètent ce que je fais et c’est touchant de voir qu’une réalisation provoque un sentiment…
Je dirais que ma motivation est de rester à l’écoute de mon intuition, et surtout de ne pas tomber dans la monotonie.

crédit : VEL

De même, tu te sers énormément de ton ressenti personnel pour créer. Tu dessines mieux que tu ne dis, si l’on lit ta biographie. Cela te permet de dépasser une forme de pudeur ou, au contraire, de t’affirmer, aussi bien en tant qu’artiste qu’en tant qu’être humain ?

Oui, le ressenti est le socle de tout ce que j’entreprends. Je ne cherche pas forcément à affirmer quoi que ce soit, sauf si on considère que le simple fait d’exprimer quelque chose et une forme d’affirmation. Je réagis souvent à la pulsion, même si mes dessins, en l’occurrence, n’ont rien de frénétique. Je n’intellectualise pas ce que je fais ; plus c’est le cas et plus je me plante. Ce qui m’enrichit, c’est ce que je vis, les recherches que je fais sur un sujet précis et qui vont motiver une création en particulier, les personnes avec lesquelles je travaille. En fait, la réalisation « finale » si je puis dire, sans être un aboutissement, est plutôt un témoignage de ce qu’il se passe dans ma tête.
Je ne pense pas qu’on puisse différencier l’artiste de l’humain : quand l’un évolue, l’autre va forcément être impacté. Si je devais les représenter, ils seraient comme deux frères siamois (tiens, une idée de dessin…). Quand mon univers s’est affiné dans mes créations, ma vie personnelle a elle aussi évolué. On prend conscience de beaucoup de choses quand on veut créer du sens.

Tes dessins ont quelque chose de très organique, qu’ils intègrent l’animal ou le végétal. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

J’ai toujours eu une attirance très prononcée pour la nature, et la nature de l’homme aussi. Je passe beaucoup de temps à décortiquer les gens (au sens figuré), à interpréter leurs paroles, leurs intentions, à essayer de voir au-delà de ce qui est visible. L’homme et la nature se répondent, ils interagissent sans cesse : on est sensibles au cycles de la Lune, on a un impact sur elle comme elle a un impact sur nous, on réagit au temps. Je fais énormément de recherches spirituelles, des religions en passant par l’occultisme, on y fait systématiquement référence à la nature, il y a une connexion indéniable.
Je vis en pleine campagne depuis quelques années. Le fait d’être au contact de la nature en permanence m’a permis de tendre encore un peu plus l’oreille, et l’œil aussi. C’est une source inépuisable d’inspiration. Je n’ai pas vraiment eu de déclic concernant le fait de mêler la nature à l’homme, ça a toujours été une évidence. Maintenant, je cherche juste à creuser un peu plus la question pour comprendre des choses qui relèvent davantage de la croyance, je pense.

crédit : VEL

Le trait est toujours très précis et détaillé, ce qui te permet de mélanger des visions issues de rêves ou de cauchemars à des formes magnifiques, qui semblent être en mouvement. Quand considères-tu que tes émotions, tes ressentis, sont terminés lorsque tu mets une touche finale à tes œuvres ?

C’est la question que je me pose aussi par moments !
Souvent, je considère mes dessins comme finis une fois qu’ils sont objectivement acceptables en l’état, mais il m’arrive, même après quelques années, de revenir dessus… de les réutiliser, les intégrer dans une autre création. Du coup, il n’y a jamais vraiment de fin en soi. Les ressentis vont et viennent, je ne les force pas. Il peut arriver que je commence une pièce que je mets des mois à finir parce que l’intention de départ n’y est plus et que le fait de forcer l’avancement du dessin risquerait de la gâcher plus qu’autre chose. Il y a pas mal de dessin en attente sur mon bureau. (sourire)

Parle-nous de ta rencontre avec Watine.

Watine tient une place toute particulière dans mon cœur parce qu’elle est venue vers moi quasiment de suite après la fin de mes études, et je travaille encore avec elle aujourd’hui.
J’avais fais un logo pour une association culturelle bordelaise, elle l’avait vu via les réseaux sociaux. Elle m’a contactée en me demandant si je souhaitais travailler sur l’artwork de Still Grounds for Love.
J’ai été honorée, ça a très bien fonctionné, même à distance. Je n’ai pas travaillé pour tous ses projets, mais pour beaucoup d’entre eux, et j’ai adoré suivre son évolution. Je suis actuellement en train de m’activer sur son prochain projet, Intrications Quantiques… À chaque fois qu’elle a fait appel à moi, le projet se trouvait en correspondance totale avec ce que je vivais. Il n’y a pas de hasard, je pense. Il y a des personnes qui vous touchent tout particulièrement, et Watine en fait partie.

crédit : VEL

Comment se passent tes collaborations avec les artistes qui te contactent ?

À chaque artiste sa personnalité. Quand un artiste vient à moi, c’est qu’il a une affinité avec mon univers. C’est déjà une bonne base, mais chacun d’entre eux a une approche particulière face à sa propre création. Certains ont du mal à me laisser le bébé à choyer et d’autres en sont ravis et considèrent ça comme une continuité de leur travail. Dans tous les cas, on échange énormément, j’aime bien savoir qui est la personne en face de moi avant de me lancer. C’est important dans le milieu musical : les artistes (et donc les humains) mettent tout leur cœur dans la réalisation de leur projet, j’y mets à mon tour le mien pour que le projet prenne une autre forme de vie et il est primordial que ça se fasse dans la confiance la plus totale, sinon on souffre vite de frustration.
Aucun des projets qui m’ont été confiés ne ressemblait au précédent, et c’est parfait comme ça !

Tu es alors rapidement passée à la réalisation, et tes courts-métrages montrent une autre facette de ta personnalité artistique. Comment conçois-tu ce travail avec l’image en mouvement, par rapport à ce que tu crées habituellement ?

C’est grâce à Watine que j’en suis venue à fabriquer des images en mouvement. (sourire)
Ça a été une révélation, je me suis retrouvée à m’amuser comme une enfant. Le rapport à la vidéo est totalement différent parce que l’image se décompose dans le temps, elle n’est pas figée ; du coup, on peut tenter de nouvelles choses, on joue avec l’espace-temps, alors qu’une image fixe a un impact plus tranché. La vidéo permet des nuances. Le fait de créer une image en mouvement laisse plus de liberté, les éléments peuvent nous échapper par moments, ça peut créer des accidents très souvent heureux.

Si l’on prend le dernier clip que tu as réalisé pour Watine, « L’horizon est restreint », tu passes, au fur et à mesure de l’avancée du film, de l’intime à l’universel, lorsque la caméra s’envole et explore tous ces paysages. Cela semble étonnamment nouveau dans ton art, non ?

Oui, c’est tout nouveau en effet. J’ai plutôt pour habitude de manipuler les images avec les mains…
Mais pour ce titre en particulier, je ne me voyais pas faire intervenir le dessin ou le collage, je ne me voyais pas faire autrement qu’en filmant les choses de manière réaliste, pour témoigner de ce que j’avais compris de ce morceau. Je pense que c’est une erreur de vouloir à tout prix faire intervenir sa technique de prédilection au forceps dans le processus créatif : en plus d’être d’un ennui mortel, ça limite considérablement les possibilités. Ceci dit, je pense que je pourrais difficilement me passer d’intégrer une dose de surréalisme dans tout ce que je fais.

En quoi distingues-tu ou, au contraire, rapproches-tu la réalisation en animation et celle en prises de vue réelles ?

L’approche d’une vidéo en animation est plus naturelle parce qu’elle fait appel à des acquis que j’utilise régulièrement. Disons que c’est plus confortable pour moi et ça me permet d’être un peu plus dans le contrôle. L’animation permet justement ça, de gérer peut être un peu plus les images dans le détail. Alors qu’en prise de vue, on fait des choix certes, mais il y a des élément que l’on doit prendre en compte : l’environnement, le décor… Des choses palpables en fait, qui ne relèvent pas de notre propre création mais plus d’une observation de ce qui est déjà là. Je ne suis pas sûre d’être claire, là ! (rires)

Tu as réalisé beaucoup de clips ces derniers temps, tous étant très différents les uns des autres, tout en conservant ta propre vision et tes inspirations artistiques et personnelles. Quel bilan tires-tu de cette expérience qui, c’est certain, ne fait que commencer ?

Le fait d’avoir commencé la vidéo m’a vraiment ouvert l’esprit à un moment où j’avais l’impression de tourner en rond dans mes créations. C’est un univers entier qui s’ouvre à moi, c’est incroyablement riche, il y a tellement de possibilités… Tout ce que j’espère, c’est que ça va continuer. J’ai pour projet de mettre en ligne une série d’expérimentations autours de portraits animés, dès que le temps me le permettra. Je ferai vivre un peu ma chaîne Youtube qui, pour le moment, prend la poussière.
Je n’ai pas l’impression de pouvoir établir un bilan, si ce n’est celui que j’ai encore énormément à apprendre et que c’est très excitant.

Quels sont tes projets, et sous quelles formes (illustration, graphisme, réalisation…) ?

J’ai pour projet – de longue haleine celui-ci – de créer ma version du Tarot de Marseille. Il y a beaucoup d’artistes qui s’y collent et c’est compréhensible. Pour le coup, ça sera purement illustratif.
Il y a aussi un projet qui me tient à cœur, je suis en train de prospecter pour trouver des professionnels de la santé intéressés par cette aventure. Il s’agirait d’éditer un livre qui traite des troubles de l’anxiété. J’ai énormément de dessins en attente d’être finis à ce sujet, j’aurais aimé leur donner une autre dimension en m’associant à des personnes susceptibles d’aider les gens qui en souffrent. J’en fais partie depuis dix ans, il est grand temps que ça serve !
Je travaille donc en ce moment pour Watine sur l’artwork d’Intrications Quantiques, il va sans doute y avoir un clip d’ici quelques mois…
Et pour ce qui est des illustrations, elles viendront selon l’inspiration du moment ! (sourire)


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