Thérèse : “Notre job, c’est de créer la lumière à travers le chaos”

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La chanteuse arrête de surfer sur La Vague, son duo électro-pop, pour mettre le cap en solo – ou presque – vers de nouveaux horizons.

Prête à abattre le racisme à grands coups de punchlines et à renouer avec les âmes intérieures, Thérèse éclate au grand jour avec Rêvalité, un premier ep paru le 12 mars dernier sur lequel elle dégaine six titres bien trempés. Entre pop et hip-hop, la jeune artiste lâche un flow tantôt incisif pour régler ses comptes avec soi-même et la société, tantôt plus méditatif, caressant l’ataraxie. Rencontre.

Crédits : Juliette Poulain

Thérèse : Il y a un an, il n’y avait rien. Je ne savais même pas que j’allais monter un projet. Je fais partie des chanceux·euses qui ont pu tirer quelque chose de cette année 2020. En tant qu’artiste, notre job, c’est de créer la lumière à travers le chaos.

PUNKTUM : Comment as-tu vécu ces douze derniers mois ?

Hyper intense. Je ne me suis pas arrêtée. Chacun a ses moyens de faire face à la situation. Moi, je remplis le vide par la création. Et je n’ai pas envie d’attendre. Mon processus de création ne dépend pas du monde extérieur. Au contraire, moins je suis en contact avec le monde extérieur, mieux j’arrive à faire.

Chez toi, la création émane donc purement de l’intérieur ?

Oui ! Ça bouillonne. D’un autre côté, le monde extérieur m’équilibre. Aller voir les potes, la famille, ça me nourrit émotionnellement et ça me détache de ce que je fais. Sinon, je suis complètement… Comment dire ?

Happée par le travail ? T’es une sorte de stakhanoviste, en fait.

Complètement. Surtout que je fais ce métier par passion. Je ne peux jamais m’arrêter. J’ai besoin de me nourrir et de ressortir les choses. C’est une espèce de canal.

C’est très organique tout ça ! Quand on t’a connu, tu étais la moitié du duo La Vague, aux côtés de John. Tu avais besoin de t’exiler toute seule ?

Le confinement m’a fait prendre conscience que j’avais besoin d’y aller seule. Avec John, on venait de sortir notre deuxième ep et on était censés annoncer de nouvelles choses il y a pile un an. Emmanuel Macron nous a un peu coupé l’herbe sous le pied ! On s’est dit qu’on en parlerait plus tard.

Et pas du tout. J’ai commencé à bosser toute seule. John aussi. Notre lien s’est défait naturellement. A la fin du confinement, on a discuté. La volonté de commencer quelque chose en solo était peut-être plus forte de mon côté. Mais John avait déjà intégré d’autres projets. Aujourd’hui, j’en suis certaine, on est plus heureux comme ça.

Vous avez définitivement brisé La Vague ?

Oui, complètement.

Ton premier ep solo, Rêvalité, est paru le 12 mars dernier. Il avait déjà fait du bruit avant sa sortie grâce au titre Chinoise ? et sa flopée de punchlines bien trempées. Pourquoi as-tu écrit ce morceau ?

C’est la plus vieille chanson du projet Thérèse. Depuis quelques années, je baigne dans une mouvance anti-raciste. Je suis française d’origine asiatique et je voulais partager avec les gens ce qu’était mon quotidien en France. A l’époque, la chanson s’appelait Slanted Eyes (“Yeux Bridés”, ndlr). Je l’avais écrite en anglais et avec Modgeist, on l’avait joué en live à Paris lors d’un nouvel an chinois. Ça c’était très bien passé. Ensuite, comme j’étais dans La Vague, je suis passée à autre chose.

Mais face au déferlement de violences anti-asiatiques liées à l’arrivée du coronavirus, j’ai ressenti le besoin de reprendre cette chanson et la finir. Adam (Carpels, le co-compositeur de son ep, ndlr) et Alex, de mon label La Couveuse, m’ont convaincue de la traduire en français. Le texte est plus percutant.

Chinoise ? et d’autres titres comme Skin Hunger évoquent une thématique récurrente de ton ep, celle de l’identité. C’est une question qui t’obsède depuis longtemps ?

Je crois. Aujourd’hui, si j’ai réussi à poser des mots dessus, c’est parce que je suis plus apaisée sur la question. L’identité est quelque chose de complexe. C’est accepter qu’on est toutes et tous le carrefour de plein de choses. C’est naïf dit comme ça. Mais derrière les apparences, il y a des tonnes d’histoires qu’on ne voit pas. L’identité, c’est tout ce que j’ai voulu mettre dans cet ep.

Tout à l’heure, tu disais avoir besoin de ce bouillon intérieur pour créer et donc d’un lien particulier à toi-même. Déjà sur ta chaîne YouTube, lors du premier confinement, tu parlais de “selflove” dans tes vidéos. Tu tenais à mettre en valeur ce concept dans Rêvalité ?

Oui, complètement. Je me suis confinée seule. Donc je me parlais vraiment à moi-même comme si on était plusieurs. Plusieurs parties de moi s’expriment dans cet ep. Des moi du futur, du présent, du passé. C’est une assemblée ! (rires)

Le titre de ton ep, Rêvalité, renvoie à la distinction et/ou à la connexion entre rêve et réalité. Mais aussi à la rivalité. De quelle rivalité parles-tu ?

Celle du rêve et de la réalité ! Il y a aussi “rêve” et “alité”. Ça correspond à la période que nous traversons. On ne sait pas trop si c’est un rêve ou un cauchemar, ni si c’est réel ou irréel. J’ai toujours aimé être une espèce de pont, une contraction de contraires.

Est-ce qu’un morceau comme T.O.X.I.C. participe aussi à cette rivalité entre les différents soi ?

Oui, c’est encore un dialogue avec moi-même. Je reviens sur les relations toxiques qu’on peut avoir avec autrui. En réalité, ce ne sont que des reflets de la relation qu’on entretient avec soi-même. T.O.X.I.C. te conseille de te regarder et de te remettre en question. 

Tout au long de tes chansons, tu reviens sur ce qui converge à l’intérieur même de l’individu. Sur ce qu’il prend du monde et sur ce qu’il renvoie. 

C’est cette dichotomie entre le personnel et l’universel qui sont, en fait, totalement liés. On l’oublie trop souvent.

Pourquoi penses-tu qu’on oublie ce lien ?

Les réseaux sociaux ont accéléré la marche du monde. On fait de plus en plus facilement l’économie de l’effort et de la réflexion. Tout est extrêmement émotionnel mais pas dans le bon sens. On ré-agit tout le temps sous le coup de l’émotion. Attention, nos émotions ne sont pas pour autant bannir puisqu’elles te permettent de ressentir le monde. En revanche, il faut prendre le temps de les digérer. Sinon, on fait n’importe quoi.

Construire un ep, consolidé par cinq titres dans ton cas, s’apparente un peu à un rempart contre ce flux numérique incessant ?

Les gens sont beaucoup dans l’instantanéité et la consommation, quasiment à usage unique. Je ne suis pas dans une critique pure et dure. Moi aussi, je suis dedans. Mais je questionne ça. Est-ce vraiment cela que vous voulez ? Ou vous l’a-t-on vendu et vous le prenez ? Si tu l’as choisi en pleine conscience, je respecte. Mais si tu te l’est fait imposer comme Apple impose le “think different” pour que tout le monde achète la même chose, questionne-toi. 

Cet album est-il militant ?

Aux yeux de la société actuelle, oui. Dans mon propre prisme, je dirais qu’il est juste moi. Engagé, certes. Militant ? Je ne sais pas. On est dans une période où les politiques ont abandonné la culture et où les acteurs de la culture, tels que les artistes, ont abandonné la politique. A mon sens, c’est une erreur.

Même à travers la musique pop – ce que j’estime faire – il est possible de titiller des sujets de société. C’est dommage de ne pas se rendre compte que la pop culture est une arme politique. A nous, artistes, de trouver un moyen de réussir avec un pied dedans et un pied dehors à faire bouger les choses.

A côté de la musique, tu es styliste. Le mode influence grandement ton identité visuelle.

J’ai beaucoup d’images en tête quand j’écris. J’ai découvert que la notion de synesthésie m’affectait fortement. Quand j’écoute ou écrit une chanson, ou quand je regarde un film, j’y associe immédiatement tous les autres sens. J’ai mes idées. Mais j’ai la chance de pouvoir les confronter avec des gens super talentueux et de confiance.

Je bosse avec Charlie Montagut, un de mes supers bons potes. On se connaît depuis si longtemps qu’on connaît nos goûts respectifs. Chacun admire beaucoup le travail de l’autre. Il a pris la direction artistique visuel du projet Thérèse et depuis, on crée ensemble. Je travaille aussi avec des photographes comme Marilyn Mugot, Thomas Daeffler ou encore Lily Rault. Quant au clip de Chinoise ?, il a été réalisé par Marie-Laure Blancho. Avoir une vibe commune et, à la fois, ne pas être exactement sur la même longueur d’onde, c’est ce que je trouve le plus intéressant.

“C’est dommage de ne pas se rendre compte que la pop culture est une arme politique. A nous, artistes, de trouver un moyen de réussir avec un pied dedans et un pied dehors à faire bouger les choses.

Thérèse

Qu’est-ce qui te plaît tant dans la mode ?

C’est une forme d’expression extrêmement forte qui ne nécessite pas de parole. J’estime que c’est même un langage. Tu peux dire des choses avant d’avoir ouvert la bouche. Mais, même quand tu trouves la mode superficielle ou que tu te fous de ce qui est en vogue, tu dis quelque chose.

Des inspirations parmi les stylistes ?

J’adore Iris Van Herpen. C’est à la fois préhistorique et futuriste. J’aime beaucoup Viktor&Rolf et Alexander McQueen. J’aime ces créateurs qui mêlent l’ombre et la lumière. Je lis beaucoup Jung et je suis de culture orientale donc j’ai voulu garder cette spiritualité basée sur la notion d’équilibre. L’ombre sans lumière ce n’est rien et vis-versa. Les gens qui arrivent à lier les deux, c’est très beau.

Pour revenir sur la production de l’ep, on retrouve Adam Carpels aux manettes. Comment s’est déroulée votre collaboration ?

Il a co-composé et produit une grande partie de l’ep. Ensuite, Alexandre Zuliani est arrivé en vernis final sur quelques arrangements et mixer l’ep. Il a été masterisé par Benjamin Joubert. Avec Adam, on compose ensemble. J’initie les morceaux et lui il peaufine les sons, il travaille les textures et propose des arrangements. C’est un super tandem !

Désormais, vers où vas-tu ?

La vie. 2020 m’a appris un truc : peut-être que quand il n’y a pas de plan, c’est mieux.


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