Théo Charaf : « J’ai besoin de calme pour mieux foutre le bordel »

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A peine arrivé sur le tarmac, Théo Charaf descend dans les faubourgs de la folk, s’improvise songwriter et dégaine des contes à la peau rêche tout au long de son premier album paru en janvier dernier.

Si ce Lyonnais a déjà foulé la terre punk avec ses camarades bien allumés des Scanners et autres Beaten Brats, il débarrasse désormais la folk américain de son mythe utopiste pour en faire un horizon intime, celui où rôde encore quelques vieilles chimères. Rencontre au coin du feu avec Théo, alors que la brume persiste et que le froid ronge encore les rues de Paris, vidées par un couvre-feu exceptionnel.

Crédits : Juliette Poulain

PUNKTUM : Comment vas-tu en ces temps de pandémie ?

Théo Charaf : Ça va pas mal. Je peux faire de la promo pour mon album. Après, est-ce qu’on en souffre ? Oui. Est-ce que c’est de la survie ? Oui, clairement. On ne gagne pas d’argent. On fait parler de nous mais voilà. Ce que j’ai foutu ces derniers mois ? Bonne question. J’étais horrifié d’avoir perdu autant de dates. On revenait des États-Unis, on venait de sortir un album avec un de mes groupes. On attendait la tournée, chez nous, comme des chiens en cage. Et, bim, confinement. Il a fallu faire le deuil de ça. 

Malgré la crise, tu viens de sortir ton premier album. Un long format jalonné de dix titres qui semblent avoir éclos dans l’immédiat. D’où viens-tu ?

Je viens du punk. Depuis dix ans, je fais ça en groupe pour me cacher un peu mais j’ai toujours fait de la folk en prenant une guitare comme ça, chez moi. Il y a quelques années, je me suis heurté à ma vie d’adulte, au fait de devoir travailler, payer son loyer. J’en ai pris plein la gueule comme on fait tous. J’ai commencé à écrire des morceaux, ceux qui sont sur l’album, pour délester un peu mon cerveau.

Ce premier album est très folk. C’est cliché mais on songe d’emblée à ces grands espaces américains, souvent synonymes de liberté. C’est ce type d’images qui a déclenché ton envie d’écrire et composer ?

Je sais pas si elles ont vraiment déclenché mon envie d’écrire et composer. D’ailleurs, je ne maîtrise pas tout à fait la composition. Chez moi, c’est quelque chose qui sort d’un coup ou qui ne sort pas du tout. Mais oui, ça m’inspire forcément. J’adore être en ville, dans l’action directe. Sortir, voir mes potes, être en répèt’ dès que je veux, à l’instant. Mais je suis en train de devenir barge dans la ville. J’ai besoin de nature, j’ai besoin de silence. J’ai besoin de calme, pour mieux foutre le bordel derrière. Mais j’ai quand même besoin de calme. Dans ces grands espaces, il y a un truc ultra envoûtant et silencieux. T’es que dalle. C’est gigantesque.

A cet instant émane la solitude.

Oui, c’est même de la plénitude à ce stade.

Dans des chansons comme Vampire ou Going Down, on ressent cette esprit solitaire. C’est ce que tu voulais rendre ?

C’est pas ce que je voulais rendre, c’est ce que je suis. A part les reprises, les morceaux qui sont sur cet album ont été composés dans des états… pas ouf. J’ai une nette propension au spleen. Mais c’est quand même positif dans le sens où ça me permet de passer au-delà du blocage que j’ai habituellement quand je veux composer. Dans cette période, j’étais tellement pas bien qu’il fallait qu’il y ait un truc qui sorte. J’ai fait fi de tout blocage, je ne me suis pas demandé si ça allait plaire. Il fallait juste que ça sorte. 

Tu composes à l’instinct ?

Pour l’instant, oui. J’aimerais bien comprendre comment ça marche pour la déclencher et être plus productif. Mais sans me trahir, car cet album est très sincère. Je ne peux pas être plus à poil.

En fait, cette création par l’instinct dans l’instant brut, ça rejoint sûrement l’idée du punk ? 

Oui, c’est très brut. J’ai toujours composé du punk avec mes groupes The Scaners, Beaten Brats et Les Barneurs. On a ce truc assez DIY parce que le propre du punk, c’est tu sais pas faire mais fais-le quand même. De toute façon, on ne sait pas faire autrement. C’est vrai que mon écriture punk se ressent sans doute dans l’album. Ce sont des morceaux courts et minimalistes.

Ton album se clôt sur une reprise de Skip James, Hard Time Killing Floor, qui relève justement anti-folk puisqu’elle mêle les riffs punk à la musique traditionnelle des États-Unis.  

Cette reprise n’a pas été réfléchie du tout. On était chez Electrophonic Recordings à Lyon, le studio dans lequel j’enregistrais avec Hervé Bessenay. On délirait sur ses grattes parce qu’il en a une centaine, toutes plus magnifiques et anciennes les unes que les autres. On jouait sur un petit ampli des années 1940 ou 1950. Une des grattes était déjà accordée pour jouer Devil Got My Woman. J’ai juste gratouillé ça à l’arrache et il m’a dit « Ça sonne trop bien ! ». J’étais là « Mais je sais pas le faire… » et il m’a répondu que c’était pas grave, on brode et puis ça passe. On a monté ce truc de A à Z en délirant, lui et moi, et le morceau s’est retrouvé sur l’album. C’est mon préféré parce qu’il n’a pas été pressenti une seule seconde.

A côté de Skip James, quelles sont tes influences ? 

Beaucoup de jazz, blues, reggae, soul. Mes parents écoutaient du rock et de la variété française. Je me suis mis à écouter du hip/hop à donf puis je suis retourné dans le rock. De base, je ne suis pas très électro. Je commence seulement à découvrir des trucs qui me plaisent.

Quand Rolling Stone dit de toi que tu es le nouveau Neil Young, tu y crois ?

Ce n’est pas à moi de le dire. Mais je suis ultra fan de Neil Young. Il est d’une douceur et d’une mélancolie incroyable, et surtout d’une putain de rage. Certes, c’est un patron de la country mais c’est aussi le patron du grunge. C’est quand même pas donner à tout le monde ! Neil Young a une palette de sonorités, d’intentions et d’émotions incroyable. Qu’on me rapproche de lui, ça me fait plaisir. Par contre, ça me fout la pression. 

Comme si tu avais quelque chose à prouver ?

On dirait. Sauf que j’ai pas du tout les capacités de composition de Neil Young. Il pond un morceau toutes les deux secondes ! (rires)

Et sur Oh Sister, qui chante avec toi ?

C’est Léna Bessenay, la fille d’Hervé, le mec avec qui j’ai enregistré l’album. Quand j’étais gamin, j’avais une pote qui chantait. On essayait tous de monter un groupe tant bien que mal. Avec ma pote, j’avais pour projet de reprendre Oh Sister mais la vie nous a séparés assez violemment. Hervé la connaissait donc on discutait, le monde est petit, tout ça et j’ai évoqué cette reprise. Il m’a dit que sa fille était là, prête à essayer. Léna s’est pointée, timide, et elle a poussé la note deux secondes. J’ai vu que ça matchait grave. C’était très cool de chanter avec elle. Elle a un grain à travailler et je pense que d’ici peu on devrait entendre parler de Léna Bessenay dans le reggae.

« Dans cet album, il y a clairement une part de moi et une espèce de corrélation entre un truc gigantesque qui nous dépasse et une petite personne. »

Parmi tes autres collaborateurs, on compte aussi l’illustrateur Jean-Luc Navette pour la pochette. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

C’est une figure emblématique de la scène lyonnaise. En traînant dans le milieu, j’ai rapidement su qui c’était. Mais on s’est longtemps reniflé le derch’ comme deux clébards en se croisant dans les concerts. Un jour, on a vu The Amazing Snakeheads au Marché Gare de Lyon, c’était une tuerie. Ce type moustachu me court dessus et me pogote la tronche ! Plus tard, je le recroise au Transbordeur. Je lui fais écouter mes premières démos dans le fumoir et on décide de monter un groupe avec Varou du Peuple de l’Herbe et d’autres gars. Ça s’est pété la gueule assez rapidement car on était tous là pour se marrer. 

Mais avec Navette, on s’est rapproché. Je lui ai proposé de fonder le collectif folk que j’avais en tête depuis un moment. Il m’a dit « Mais non, t’as pas compris. Toi, tu vas faire des trucs et moi je vais te foutre des coups de pieds au cul. » C’est mon Dunkin personnel ! (rires) Il m’a enregistré, à condition de ne le faire écouter à personne. Très vite, il a tout fait écouter à une poignée de gens. C’est lui qui m’a fait sortir de ma bulle. Pour lui comme pour moi, c’était logique qu’il fasse la pochette. C’est un dessin qu’il a fait à partir d’une photo assez typique que j’ai prise en Amérique, en mode Twin Peaks, sur une route aux lignes jaunes traversée par des forêts de séquoia.

Ton album explore cette notion de voyage et même d’errance, notamment avec Wander Boy. Tu combines ces grands espaces capable d’embrasser l’infini à quelque chose de très intime. 

C’est vrai. Dans cet album, il y a clairement une part de moi et une espèce de corrélation entre un truc gigantesque qui nous dépasse et une petite personne.

A travers cette recherche de sérénité, n’as-tu pas l’intention de couper avec le monde hyper-connecté ?

Je sais pas. J’adore la technologie, ça me fait marrer. Mais il y a un truc acide dans cette époque, entre fin du monde et sur-productivité. C’est pas sain. Je me surprends très fréquemment à rêver d’avoir un cheval, un fusil et une cabane. Je pense que je tiendrai deux semaines avant de mourir du choléra ! Mais toujours est-il que ça m’attire. En tout cas, c’est pas une vraie volonté, c’est plutôt quelque chose qui m’habite. La décroissance est salvatrice. Il faut prendre le temps qu’on a plus du tout aujourd’hui. Et c’est extrêmement stressant. Ces paysages sont un peu le contre-pied de l’époque. Ça va de pair avec la musique, qui prend le contre-pied de tout ce qui se fait actuellement aussi. Finalement, je fais ce que j’ai toujours fait : un retour à la simplicité, au basique.

Tu ponds un album où il s’agit de se poser.

Oui, et tant mieux ! Mais je l’ai fait dans un but ultra égoïste. Si j’ai pu sublimer une partie de mes démons et de mes noirceurs pour aller de l’avant avec ces morceaux, peut-être que j’ai mis un truc dedans qui pourrait encourager à faire de même. Ce qui est mortel avec la musique, c’est que l’artiste va faire un truc à partir de son expérience personnelle. Et quand tu le fous dans les oreilles de quelqu’un d’autre, il y met sa propre expérience. L’énergie est la même.

Oui, ton oeuvre connecte les sensibilités.

J’utilise sans arrêt ce mot : la résilience. T’es au plus mal mais tu fais telle chose pour sublimer ta condition et aller de l’avant. Et oui, connecter les sensibilités, c’est à ça que sert la culture.

En parlant de culture et de connexions sensibles, les concerts doivent te manquer ?

C’est l’enfer. Il y a une telle dimension cathartique dans ce que l’on fait. Être privé de ça, ça fait péter des câbles. La scène, le partage avec les gens, la chance de pouvoir vivre ça. C’est impalpable mais c’est une énergie phénoménale et ça nous manque énormément. Mais leurs restrictions ne tiendront pas sur la longueur. Il y aura toujours des saltimbanques. La crise crée l’alternative. Les concerts vont repartir. Légalement ou pas. Point barre.