« The Lighthouse » de Robert Eggers : lumière noire

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Pour son second long-métrage, The Lighthouse, le jeune réalisateur américain Robert Eggers va encore plus loin que sur son précédent effort, le terrifiant et onirique The Witch. N’accordant aucune importance à sa renommée grandissante, il efface peu-à-peu les repères entre le drame et l’horreur, installant son nouveau long-métrage dans un passéisme conceptuel toujours au service d’une narration plongeant tête baissée dans la folie pure. Quand la tempête intérieure s’unit aux éléments déchaînés du dehors pour une danse macabre et hallucinée…

Succès international couronné de multiples récompenses, The Witch (2015) s’est taillé une solide réputation auprès des cinéphiles avides d’expérimentations visuelles et sonores. En un seul film, Robert Eggers avait tout simplement signé l’un des maîtres-étalons du fantastique moderne, celui qui suggère et montre en l’espace de quelques secondes mais imprime sur le long terme sa marque indélébile dans le cerveau du spectateur. Là où le talent du metteur en scène explosait, et rejoint le propos de son second voyage dans la sombre insalubrité de l’âme, c’est dans sa capacité à faire des images les plus stupéfiantes et dérangeantes les illustrations d’une histoire, jamais sacrifiée sur l’autel d’une forme souvent répandue de visions n’ayant plus aucun sens. Le sens, parlons-en justement : The Lighthouse en contient plusieurs. Tragique, tout d’abord, au fil de la destinée solitaire des deux rôles incarnés par Willem Dafoe et Robert Pattinson, tous deux possédés et parfaits. Mythologique, dans ses plans les plus marquants et son inspiration première. Universel enfin, dans sa définition de la solitude conduisant au drame.

Comme une introspection à ciel ouvert, « The Lighthouse » ferme, au fil de ses redoutables et mordantes minutes, l’espace déjà confiné qui oppresse ses victimes.

Pour ce faire, Robert Eggers choisit sciemment le noir et blanc et le format 4/3, afin de ne pas ancrer son évocation de la souffrance, de la superstition et de l’initiation dans un cadre évident et contemporain. La sensation d’assister à un spectacle venu d’un autre temps demeure tangible au sein de chaque image, de chaque mouvement de caméra. Ce n’est pas pour rien que l’action n’est jamais représentée temporellement ; on ne saura, à aucun moment, en quelle années se déroulent les événements, ou à quel siècle. De même, le lieu, pourtant omniprésent (le phare et l’îlot de terre qui l’entoure sont des personnages à part entière, quitte à prendre la place des êtres doués de parole), n’est jamais géographiquement repérable. Comme une introspection à ciel ouvert, The Lighthouse ferme, au fil de ses redoutables et mordantes minutes, l’espace déjà confiné qui oppresse ses victimes. Jusqu’à ce que la pluie, le vent et l’orage achèvent de les faire sombrer, presque de manière sadique, dans les vapeurs de l’alcool et du cauchemar.

La décrépitude de Thomas Wake et d’Ephraïm Winslow, anticipée bien avant d’apparaître, bifurque rapidement dans la fantasmagorie, dans le désir d’un savoir ultime. La lumière, d’habitude réconfortante, omniscience désirée par les deux hommes que tout rapproche et oppose, sera leur malédiction. Couvée par le plus ancien, elle finira par consumer le plus jeune, Icare se brûlant les ailes pour avoir trop voulu se rapprocher du soleil, ici matériellement artificiel (ce qui renforce son impact et sa fonction première, celle d’une source émotionnellement radioactive et menant aux mirages les plus audacieux, du remords (Thomas Howard) à la beauté pure (la sirène)).

Mélangés, poussés dans leurs retranchements et malmenés par leur concepteur, tous ces éléments transforment The Lighthouse en une danse traumatisante mais tellement fascinante. Une œuvre sensorielle et obsédante, dont les niveaux de lecture et la contemplation se doivent d’être appréciés lors de multiples et infinis visionnages.


The Lighthouse de Robert Eggers, avec Willem Dafoe et Robert Pattinson. Au cinéma depuis le 18 décembre 2019.