Simon Lefebvre, l’effervescence du voyage

Publié le par

Alors que le monde se réveille à peine de confinements successifs, le jeune photographe nous offre une percée sans borne sur l’asphalte, dans les montagnes et même sur un chalutier.

Sur la banquette arrière, les peaux nues collent encore, les cheveux au vent se font bouffer par le jaune orangé de l’horizon et le cuir sent la bière. L’insouciance sous les ongles, on les nettoiera plus tard. Le van avale le goudron tandis que cette bande de sales gosses trépidante accumule les photographies de ces instants à vif. Plus tard, peut-être, on les regardera avec des yeux un peu humides mais sans aucun regret. Jamais. Dans les années 2010, Simon Lefebvre faisait partie de cette meute assoiffée de vie et d’amour, de paix et de rock’n’roll grésillant. En dix ans, le photographie amiénois s’est familiarisé avec la publicité et les commandes, étoffant toujours un style à la recherche de l’idylle vintage. Rencontre à Amiens, sa terre d’attache.

Photographies : (c) Simon Lefebvre

PUNKTUM : Ça fait longtemps que tu habites sur Amiens  ?

Simon Lefebvre : Je viens d’Amiens et j’y ai grandi. Ensuite, je suis resté presque dix ans sur Paris. Après le confinement, je suis revenu vivre à Amiens.

Amiens a abrité de nombreux photographes de ta génération. Je pense notamment à Théo Gosselin et Aurélien Buttin. Comme eux, ton travail montre des jeunes avides de vie, en plein road trip, se baignant dans des couchers de soleil. Que racontes-tu à travers ces images ?

Yes, ce sont tous mes potes ! Je ne raconte pas forcément une histoire. Ce sont juste de beaux instants de vie de copains à travers plein de moments. Après tout, c’est peut-être une histoire de copains. On s’arrangeait toujours pour être dans des endroits pas possible, c’était cool !

Comment travailles-tu pour obtenir ces photos ? Photographies-tu ton quotidien ou, à l’inverse, cherches-tu à créer des moments improbables pour prendre des photos ?

On va voir des copains à droite, à gauche. Ou on se tape un weekend à la mer pour rigoler. C’est avant tout pour passer de bons moments ensemble. Puis, les photos viennent toutes seules. C’est sûr, on est les premiers à vouloir faire un feu d’artifice ou un feu de camp, des cabanes. 

Finalement, l’histoire se construit autour de ces photos comme si c’était un paquet d’anecdotes. Tu aurais un souvenir précis à nous raconter ?

Ouais… Non… Je sais pas. J’en ai beaucoup, des souvenirs. Mais est-ce que je vais les raconter ? Je ne pense pas ! (rires) A partir du moment où on était tous ensemble et qu’on prenait une voiture pour aller se baigner dans n’importe quel étang, c’était trop bien.

C’était ici, sur Amiens ?

On allait dans les parages, en Picardie, car on habitait tous Amiens. Mais on bougeait beaucoup. On partait souvent sur Angers car on avait des potes là-bas. Pareil pour Genève. Et après on faisait des photos sur la route. On n’y allait jamais d’une traite, on s’arrêtait partout. Dès qu’un endroit était trop beau, on se baignait, on grimpait dans les arbres. 

Tes photos paraissent très authentiques, prises sur le vif. Y-a-t-il quand même une place pour la mise en scène ? 

Non, il n’y a pas vraiment de mise en scène. Je tourne autour du sujet. Quand je sais qu’un pote va grimper à l’arbre pour sauter dans l’eau, je me prépare. C’est plus une question de cadrage que de mise en scène.

L’ambiance fait très années 1970 avec les lumières marrons orangées, les vieilles bagnoles et les pantalons patte d’eph. Les seventies, c’est une époque qui t’inspire ?

Niveau musical, carrément. Surtout le rock psyché. J’aime tout ce que tu peux retrouver au Psych Fest d’Austin, Texas. J’adore Fuzz, King Gizzard et tous ces groupes qui, certes, datent pas des années 1970 mais ont repris les codes de cette époque. Ça tabasse !

Dans tes photos défilent les paysages, les voitures et les motos, les cheveux au vent. On sent l’importance du voyage. Qu’est-ce que tu y cherches ? Qu’est-ce que tu y trouves ?

La liberté. Quand tu te dis pendant x jours, tu pars avec tes potes et tu ne sais pas où tu vas. C’est l’aventure, c’est trop drôle !

Le voyage est plus essentiel que la destination. 

Complètement ! C’est ce qu’on disait souvent avec Lucas [Hauchard, réalisateur, ndlr] à l’époque, on préférait carrément la route. Au moment où on arrivait à destination, c’était cool mais c’était une autre aventure. La route, on adorait. 

Vous rouliez des bornes avec les vieilles épaves qu’on voit sur vos photos.

C’est ça. Avec tous les problèmes mécaniques. Il nous arrivait toujours des couilles ! Lucas s’arrangeait toujours pour acheter des vieilles voitures qui marchaient pas…

Le cinéma et les road movies exercent une influence sur ton travail ?

Les road movies pas forcément mais le cinéma, oui. Je viens vraiment du cinéma. D’ailleurs, avant les Gobelins, j’ai fait un BTS audiovisuel à Saint-Quentin dans l’Aisne. J’ai toujours regardé énormément de films. J’ai même tendance à faire des captures d’écran de plans que je trouve beau. 

De quels films, par exemple ?

Je regarde un peu de tout, sauf les films à l’eau de rose. J’adore Le Grand Bleu, c’est un de mes films préférés. Pareil pour Billy Elliott car je trouve qu’il y a des plans très stylés. Faire des captures d’écran de films permet vraiment d’aiguiser ton regard et de réfléchir au cadrage, ce tu veux montrer en premier dans ta photo. Mais aussi la colorimétrie. J’adore le travail des couleurs.

Tu retouches tes photos ?

Oui et non. En général, je retouche mes photos numériques mais pas mes photos argentiques. Une fois développées, je les scanne et je n’y touche plus. Pour l’argentique, le rendu dépend surtout de l’appareil et de la pellicule.

A l’inverse du cinéma, la photographie t’inspire moins ?

Si, si ! Mais je suis un peu sorti du délire road trip avec les copains. J’ai un regard beaucoup plus professionnel sur la photo. Avant, c’était vraiment à l’arrache et c’était cool mais j’essaie d’avoir un regard plus… comment dire ? Peut-être davantage publicitaire.

Désormais, tu fais plutôt des photos de commandes. C’est ce qui te permet de vivre de la photographie ?

Oui, je bosse avec Taffetas, une agence de photographes qui me trouvent des commandes. Sinon, les clients me contactent directement sur Instagram. Je fais des campagnes de pub, c’est-à-dire que je suis appelée par une marque. Dernièrement, j’ai fait une commande pour la nationale de rugby. C’est une grosse campagne pour relancer le regard sur le rugby donc photos pour des magazines, le métro ou le web et Instagram. Maintenant, les marques communiquent beaucoup moins sur les magazines que sur les réseaux. 

Au début, avec les copains, on ne faisait que des photos en extérieur, en lumière naturelle. Mais là, la commande me permet de bosser en studio dont j’ai appris les bases et le flash lors de mes études aux Gobelins. Je suis donc à l’aise dans les deux cas. Aujourd’hui, j’ai un regard plus technique sur la photographie. 

Le côté technique de la photographie te manquait ?

Je suis ultra curieux et j’aime savoir comment les choses marchent. Pourquoi cette lumière est trop belle ? Alors que quand tu vois l’image, tu ne te rends pas compte de tout ce qui tourne autour. Pendant mes études, j’ai assisté énormément de photographes. J’installais toutes les lumières et je gérais même les réglages photo. 

Tu assistais quels photographes, par exemple ?

Beaucoup de photographes de cosmétique et de nature morte. J’ai beaucoup appris sur ce terrain.

Comment appréhendes-tu la contrainte de la commande ?

Je vois pas vraiment de contraintes. En fait, j’aime beaucoup bosser avec différentes personnes. Et quand tu fais des photos personnelles, tu es libre mais il y a quand même des contraintes…

C’est plutôt un défi de création ?

Ouais, c’est ça. De toute façon, lorsque tu bosses sur des campagnes de pub, tu n’es jamais seul. Il y a un styliste pour les vêtements, un designer pour le décor, un assistant numérique et bien d’autres personnes car tout se prépare en amont au fil des réunions. Donc quand tu arrives sur le plateau, tout le monde sait ce qu’il a à faire. C’est un vrai travail d’équipe et j’adore parce que tu rencontres toujours de nouvelles personnes, tu te rends souvent dans différents lieux.

Comment fais-tu pour répondre à la commande et garder un pied dans ton univers ?

Comme je te le disais, quand on faisait des photos avec les copains, on faisait tout à la lumière du jour donc on était toujours à l’affût du beau coucher de soleil. Lors de mes études, j’ai appris à recréer cet univers avec de la lumière continue, de la lumière de& cinéma.

Quand tu fais des commandes, ce ne sont plus tes amis qui posent. Quel rapport entretiens-tu avec ces autres modèles, souvent professionnels ?

Si un client me propose des mannequins pro, ça va forcément bien se passer. Mais ça dépend ce que le client veut. S’il cherche un truc figé avec des gens “beaux”, ça peut se faire avec des poses que je dirige. Mais c’est toujours mieux avec des copains. Ou avec des acteurs. Je vois une vraie différence entre les mannequins et les acteurs. J’ai l’impression que c’est plus simple avec des acteurs. J’aime bien prendre les gens dans l’action donc je leur dis de jouer à un endroit, de répéter, je leur montre des exemples, des photos et je leur explique ce que je veux. Comme un réalisateur ferait avec ses acteurs ! En photo, ça m’aide vachement. Je me dis pas que je vais me mettre là ou là. Je vais d’abord observer l’acteur.

Alors que c’est davantage figé avec un mannequin ?

Ça dépend des commandes. Les mannequins ont souvent le réflexe de faire leurs poses habituelles. Elles sont super à l’aise. Il faut les mettre en action. Mais c’est pareil, ça dépend du client. S’il veut un truc avec des gens assis, les mannequins correspondront très bien et on fera de belles photos. Mais, mannequins ou acteurs, c’est vraiment deux choses différentes.

Une autre partie de ton travail s’oriente vers le documentaire, notamment tes séries “Everest” et “Cancale”. Comment sont nées ces deux séries ?

Cancale, c’était une sortie avec les Gobelins. On est parti près de St Malo et chacun ramenait ce qu’il voulait en terme de photos. J’ai donc décidé de partir en mer avec des pêcheurs. C’était trop bien ! Je me levais le matin à 4h pour demander aux gens de me prendre sur leur bateau. J’ai essuyé plein de refus car il fallait des assurances. Et un matin, un père et son fils assez connus dans le coin m’ont dit “allez, viens avec nous”. On a passé deux ou trois jours ensemble sur le chalutier, qui était tout petit, donc tu fais vite le tour en photos. Au bout du deuxième jour, ils m’ont filé un ciré jaune et je remontais les casiers avec eux !

“La liberté, c’est quand tu te dis pendant x jours, tu pars avec tes potes et tu ne sais pas où tu vas.”

Simon Lefebvre

Et l’Everest, c’est totalement autre chose. Ça fait huit ans que je fais de l’escalade. J’adore la montagne, surtout en été. J’ai commencé à faire un peu d’alpinisme. De fil en aiguille, avec un pote, on est parti faire l’Everest en plein hiver au moment où il y a peu de touristes. On marchait sept à huit heures par jour avec un dénivelé assez sale. Mais ça reste accessible. On était avec un guide super qui a pu nous emmener dans des endroits un peu plus reculés aussi.

J’ai envie de continuer ça. L’été prochain, je pars dans les Dolomites pour faire une série photo sur l’escalade et la montagne. Il y a des guides spécialisés sur des falaises particulières mais, vraiment, ils sont un ou deux à être spécialistes. Et ces gens sont trop peu mis en avant donc le but c’est de faire un reportage sur l’un d’entre eux. 

Tu explores différents pans de la photographie. Récemment, tu as participé au projet Impulsion Collective qui colle des photos dans les rues d’Amiens. Que t’a apporté cette expérience ?

C’était la première fois que j’exposais une de mes photos à même la rue, comme ça. Après, c’est pas forcément une expérience mais un réseau de gens super sympas et ultra motivés. Megan [Laurent, co-fondatrice du projet, ndlr], c’est une nana qui mériterait un vrai gros poste dans l’art.

Genre ministre de la culture ?

Mais ouais ! En vrai, Megan, c’est exactement le genre de personnes qu’il faudrait en plusieurs sur Amiens. J’ai surtout hâte de voir comment va évoluer Impulsion Collective – dans le bon sens, j’en suis sûr. 

Ça doit être intéressant aussi de voir comment évolue ta photo dans la rue.

Oui, je suis allé la voir récemment, elle est en fin de vie mais je trouvais ça cool. Elle a vécu quelque chose.

Justement, cette photo c’est un mec de dos en-haut d’une montagne face à la nature. On dirait Le Voyageur de Caspar David Friedrich. 

Ah ouais ! C’est une trop belle peinture. Pour l’anecdote, c’était en Suisse, on était parti voir un copain en surprise. Sur la route, il s’est mis à neiger. On s’est arrêté dans un resto au mont Salève. On parlait de luge à table et la meuf du resto nous a entendu et nous a offert une luge. Donc on a fait les cons !

Ça ne m’étonne même pas ! La peinture fait partie de tes inspirations ?

Mon père a toujours peint. Principalement des aquarelles, mais il s’est assez diversifié dans la peinture. Puis, il a essayé de m’y mettre mais je suis vraiment une brêle en peinture ! Donc il m’a filé un appareil photo. Mon amour du cinéma vient aussi de mes parents. C’est eux qui m’ont fait découvrir plein de films. J’ai grandi entre les bouquins de peinture, le ciné et les BD. 

La photographie est-elle un moyen pour toi de remplacer le désir de peindre et dessiner ?

Oui, il y a un peu de ça. Mais, à l’époque, je skatais énormément avec mes potes à Amiens et on faisait toujours des petites photos et petites vidéos. Au fur et à mesure, tout s’est entremêlé. Et maintenant c’est comme… C’est infini. 

As-tu d’autres projets sur le feu ?

J’ai surtout en tête celui de l’alpinisme pour l’été prochain, ce projet dont je t’ai parlé tout à l’heure. Des projets personnels, ça, j’en aurai toujours. Il faut même que j’apprenne un peu à les canaliser. Et, sinon, c’est essentiellement de la pub et des commandes. Et ma péniche ! J’ai toujours aimé bricoler donc là j’ai envie de récupérer une vieille cale de bateau et de construire ma péniche-cabane.


Retrouvez Simon Lefebvre sur Instagram | son site