Projet Pieuvre : série 3.0 et baisers mouillés

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Tentacules, vous avez dit tentacules ? Ils peuplent nos imaginaires collectifs, de Jules Verne à Davy Jones dans Pirates des Caraïbes en passant par une chanson des Beatles ou encore les armoiries de la famille Greyjoy dans Game of Thrones. Ces membres élastiques et pourvus de ventouses, lorsqu’ils sont au nombre de huit, s’assemblent pour dévoiler un animal des plus mystérieux : la pieuvre. Symbole tout trouvé pour notre monde en constante évolution, où chaque individu peut accéder en une fraction de secondes à de multiples contenus audiovisuels de manière simultanée et cosmopolite, ce céphalopode résume à lui seul l’évolution de la série télévisée, qui trouve aujourd’hui de nouveaux formats pour toucher un public par définition protéiforme. Ce n’est donc pas un hasard si Arthur Vauthier, jeune réalisateur de l’Est parisien, a choisi durant l’été 2018 de baptiser Projet Pieuvre sa nouvelle création, qui a d’ores-et-déjà fait couler beaucoup d’encre.

Ici, un baiser langoureux sous la douche, là, un stalker qui s’introduit en douce chez son voisin, ailleurs, une engueulade en famille : les sujets explorés par les scénaristes et les comédien·nes du Projet Pieuvre sont ceux du quotidien et définissent une diégèse mouvante, inféodée aux turbulences du monde « réel », dans lequel l’univers « sériel » plonge ses racines. L’objectif poursuivi par Arthur Vauthier est bien d’ouvrir une fenêtre, au creux de notre paume qui fusionne souvent avec un smartphone, sur des histoires pouvant sembler banales, afin de donner à voir les réalités d’individus comme vous et moi, avec leurs galères, leurs joies et leurs déceptions.

De nombreux personnages LGBTQ+ peuplent cet univers urbain, s’aimant et se fâchant pour mieux se retrouver, au fil d’une intrigue qui fait la part belle à des enjeux de société contemporains (le droit à l’avortement, l’accès au logement, la précarité, le travail du sexe ou encore les applications de rencontres) sans jamais verser dans l’ostentation du message transmis. L’identité de chaque tentacule de la pieuvre ne fait jamais sujet, sauf à de très rares exceptions, comme pour traiter des agressions homophobes de rue. Au contraire, les scénaristes mêlent subtilement les (més)aventures des différents protagonistes en accentuant les dimensions les plus prosaïques de leur vie. On en viendrait presque à se demander si les acteur·rices ne sont pas tout simplement capturé·es dans leur vie de tous les jours.

Un flou voulu par Arthur, qui le renforce en donnant à ses personnages le prénom de leurs alter-egos in real life. Les épisodes, ou « instants », se muent alors en terrain de jeu pour quelques visages aperçus ailleurs, comme celui de Tahnee à l’affiche d’un stand-up (Tahnee, l’autre à la Comédie des 3 Bornes), d’Arnaud, qui n’est autre que le double de la drag-queen Lolla Wesh ou encore de Sacha, plus connu sous le pseudonyme de Claudius Pan, auteur du roman Carpe Noctem aux éditions du Sélénite et comédien dans la série lyonnaise Les Engagés. Bref, une grande salade de fruits de mer, qui se déguste sur le mode interactif. C’est d’ailleurs ce qui vaut à la série un tel succès sur la toile : le compte Instagram du projet compte pas moins de treize mille followers et invite fréquemment les spectateur·rices à réagir aux tribulations de Jimmy, Nicolas, Sarah, Corinne, Ferdinand, Allison et leur joyeuse troupe. À travers la plongée dans un quotidien familier, c’est l’identification du public aux personnages qui est ici visée, avec brio.

Ce pari un peu fou aura engendré une série unique, caractérisée par son approche kaléidoscopique. Il est loin le temps des semaines passées à se languir du prochain épisode de Friends ou de Six Feet Under. Évacuées, elles aussi, les séances de binge-watching encouragées par les plateformes de streaming. La série 2.0, livrée par saisons entières à grignoter toute la nuit jusqu’à s’en faire saigner les yeux, laisse place à une autre façon de penser le divertissement : Pieuvre, c’est un épisode par jour, d’une durée d’une minute, diffusé sur Instagram et Twitter à l’heure même où se déroule l’action. Confinant à la contemplation, de nombreux instants acquièrent un souffle poétique qui nous extrait de notre routine pour nous plonger dans celle des autres. Vous êtes confiné·es ? Raison de plus pour rattraper les nombreux épisodes (plus de 590 à ce jour), dont les derniers miment cet arrêt brutal de nos vies qu’impose la quarantaine. Un, deux, trois, plongez !


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