Au plus fort des symptômes de la Peste dansante

Publié le par

Certains y verront un film prophétique, d’autres une lecture des événements actuels en mode humoristique et dramatique ; plus que tout, Peste dansante d’Angèle Chiodo est un exercice visuel parfait, focalisé aussi bien sur les caractères qu’il dépeint que sur un événement qui, finalement, pourrait s’avérer beaucoup plus réaliste qu’il n’y paraît.

2023. Une pandémie de peste dansante emporte un à un les habitants d’une cité inconnue. Par mesure de sécurité, les contaminés sont placés en quarantaine dans un centre ayant tout d’une rave party confinée, afin d’obéir au plan « Transe Puissance 2 ». Au milieu du tumulte, certains tentent de survivre, d’autres d’aider leurs proches, quitte à risquer leur vie. Entre rafles, doutes et dénonciations, difficile de ne pas se laisser emporter par le virus. Mais est-ce vraiment une si mauvaise chose ?

Peste dansante part d’un postulat qui, il y a quelques années, nous aurait fait sourire. Et le film d’Angèle Chiodo n’est absolument pas dénué d’un second degré parfaitement dosé, permettant alors à l’action de ne pas totalement sombrer dans le burlesque et de maintenir ses apparences réalistes sur le fil ténu séparant la satire et du reportage informatif. Porté par des rôles et acteurs attachants, vivants leurs différentes fonctions narratives et humaines avec un engagement qui force le respect, il avance de surprises en détails scrupuleux, de rires en émotions fortes. On sent une menace pesante dans chaque plan, dans l’obscurité régnant en maître pour cacher ce que les autorités ne doivent pas voir. La musique est une honte, une maladie ; les Brigades Anti-Musique (« BAM » ; bien vu !) veillent et se préparent à annihiler tout sentiment d’extase. L’art lui-même est le facteur principal de transmission ; mieux vaut le bannir ou, du moins, l’étouffer.

La photographie, âpre, crue, colle au plus près des protagonistes, balançant constamment entre imaginaire et concret. Le débat introductif, inspiré pour le coup de situations réelles (et dommageables !), joue du sensationnalisme et de l’auto-satisfaction en mode expert, afin de mieux nous imprégner du quotidien qui va brutalement le suivre (et le pourrir de l’intérieur, à notre entière satisfaction). Théorie et pratique se confrontent et nous invitent non pas à nous identifier, mais à nous interroger sur nos opinions prémâchées en ces temps de pandémie. Sauf qu’au fil des vingt minutes de Peste dansante, le temps ne s’arrête pas ; il porte le germe d’un vaccin qu’aucun laboratoire multinational ne pourra fournir à l’humanité. Ce qui rapproche davantage le métrage de l’anticipation, bien au-delà de la pure et simple fiction.

Quand tout est mis en œuvre pour blâmer le plaisir, que reste-t-il à l’homme s’il ne veut pas devenir fou ? Dans ce cadre pessimiste et révoltant, les mélodies synthétiques de Julie Roué (qui forme, avec la réalisatrice, le duo Carte Contact, qu’on ne saurait que trop vous recommander) demeurent discrètes, mises au ban de la société dépeinte dans ces plans de la déliquescence de l’être vivant ; mais, lorsqu’elles s’imposent, elles se révèlent toujours plus intenses, essentielles, jouant d’ambiances à la fois douces et pesantes et formant le paradoxe idéal avec les pulsations rythmiques qui hantent les lieux de contagion. Tout finira en débâcle, le mal devenant rapidement hors de contrôle ; mais il est nécessaire et inéluctable. À tel point que chacun d’entre nous accepterait sans difficulté d’en être le porteur sain. Ou le patient zéro. La meilleure des drogues physiques et psychiques.

Peste dansante d’Angèle Chiodo, à voir sur YouTube depuis le 4 avril 2020.


Retrouvez Carte Contact sur FACEBOOKINSTAGRAMSOUNDCLOUD