On rembobine : « The House that Jack Built » de Lars Von Trier

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Par où commencer lorsque l’on veut traiter d’un artiste aussi sulfureux que Lars Von Trier ? Réalisateur originaire du Danemark, Lars Von Trier s’est imposé ces dernières années comme l’un des auteurs les plus controversés de son époque, notamment grâce à son style transgressif et provocateur. Que ce soit en réalisant des œuvres tel que Nymphomaniac (2013), diptyque pornographique de plus de cinq heures, où en déclarant en interview qu’il est « le meilleur réalisateur du monde », Lars Von Trier déchaîne les passions à chaque nouveau film, que ce soit celles de ses fans acharnés ou celles des puritains qu’il prend un malin plaisir à choquer. Tout ceci mis à part, il faut reconnaître un véritable talent d’écriture et de mise en scène chez cet étrange monsieur. Avec ses thèmes récurrents (la psyché humaine, l’humour noir où encore le pathos) et ses films qui contiennent toujours une partie de lui-même et ses démons, Von Trier est un auteur au sens le plus littéral. Ses films regorgent également de richesse, le réalisateur puisant ses inspirations autant dans le cinéma que dans la littérature, la peinture, ou encore la musique. Par où commencer donc ? Nous avons décidé de nous plonger dans son dernier film en date sorti en 2018 : The House That Jack Built.

Le film suit Jack, un architecte sans histoire atteints de tocs, qui presque par hasard, va devenir un tueur en série connu sous le nom de Mr. Sophistication. En mettant en scène les corps de ses victimes avant de les photographier, Jack tente d’atteindre une nouvelle forme d’art à travers ses crimes. Le film est un récit de Jack qui s’articule autour de cinq meurtres bien précis et compose une rétrospective de sa vie de criminel. L’oeuvre comporte une forte résonance autobiographique. Non pas que Von Trier soit un tueur psychopathe (du moins, pas que l’on sache), mais parce que Jack qui tente d’atteindre une forme d’art dans le meurtre fait écho à Von Trier qui fait du cinéma avec des représentations extrêmes et parfois moralement douteuses. De la même manière que le réalisateur tente constamment de se réinventer (ce qui lui a permis d’avoir une filmographie variée et fascinante), Jack essaie constamment de trouver de nouvelles manières de tuer et de mettre en scènes ses photographies. En s’identifiant à Jack, Von Trier fait un parallèle entre son personnage, et sa situation d’artiste incompris. Les deux personnages sont des pestiférés, considérés comme fous, prenant un malin plaisir à provoquer leur congénères en repoussant les limites de la bienséance.

La violence fait partie de son quotidien, il a tellement peu d’estime pour ses congénères que le fait d’ôter une vie ne représente rien pour lui. Ce qui l’intéresse, c’est l’œuvre d’art qu’il pourra en tirer.

Ce qui caractérise autant le réalisateur que son personnage, c’est leur humour noir : c’est pourquoi le film en sera parsemé tout du long, ce qui apporte un décalage malsain avec les événements atroces qui y sont représentés. Alors que Jack commets meurtres sur meurtres, souvent de manière assez sadique et cruelle, la flegme avec lequel il commet toutes ses atrocités le rendent amusant. La violence fait partie de son quotidien, il a tellement peu d’estime pour ses congénères que le fait d’ôter une vie ne représente rien pour lui. Ce qui l’intéresse, c’est l’œuvre d’art qu’il pourra en tirer. Le comique vient également du fait que Jack a une chance absolument insolente, voir même absurde : Un policier qui le laisse partir avec un cadavre dans son coffre, une pluie battante qui efface des traces de sang. C’est comme si une bonne étoile veillait sur lui pour l’aider à commettre ses crimes. Toujours dans cette optique, les victimes de Jack sont toutes ridiculement stupides, voir même agaçantes de par leur naïveté.

Le spectateur prend, sans même s’en rendre compte, le parti de Jack, ce qui le place dans une situation malsaine qui tend vers un voyeurisme cynique. Le spectateur fait partie intégrante du film, et il n’est jamais épargné, que ce soit en devenant le « complice » de Jack, où en étant horrifié par l’imagerie du film. Le long-métrage devient alors une expérience unique, à la fois dérangeante et fascinante. De plus, le rapport entre Jack et le spectateur évolue constamment durant le film. Alors que le personnage commence par être attachant de par son décalage avec le monde réel, quitte même à ce qu’il puisse évoquer de la sympathie au spectateur malgré sa nature de psychopathe, il devient de plus en plus détestable au fur et à mesure que l’histoire progresse. Le magnifique jeu d’acteur de Matt Dillon dans le rôle principal y fait pour beaucoup. Alors que l’on pensait ne suivre qu’un simple misanthrope maladroit qui tue par mépris de la race humaine, Jack se révèle au fur et à mesure être un personnage sexiste, mégalomane, et même… un sympathisant du Troisième Reich. Von Trier joue encore avec les nerfs du spectateur en contrôlant les émotions que son personnage suscite, ce qui fait qu’il est constamment impossible de savoir où le film nous emmène.

« The House that Jack Built » n’est pas un film qui se regarde : c’est une expérience vivante et interactive tant le jeu avec le spectateur y est importante.

The House That Jack Built n’est pas un film qui se regarde : c’est une expérience vivante et interactive tant le jeu avec le spectateur y est importante. Rappelons que c’est un film à ne pas mettre entre toutes les mains (certaines séquences sont tellement violentes que certains spectateurs ont quitté la salle lors de sa projection au festival de Cannes en 2018). Mais pour peu que vous soyez amateur d’une forme de cinéphilie alternative qui ne s’impose aucun tabou, foncez, vous n’êtes pas prêt d’oublier l’expérience.


The House that Jack Built de Lars Von Trier avec Matt Dillon, Uma Thurman, Bruno Ganz. Sorti en 2018. À regarder en VOD ici !