On rembobine : « Sinister » de Scott Derrickson

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Il y a quelques mois, la société londonienne BroadBandChoices à mené une expérience afin de déterminer quel était le film d’horreur le plus terrifiant. Les cobayes (volontaires bien entendu) ont vu une cinquantaine de bandes dans des conditions visuelles et sonores optimales, et étaient tous reliés à un moniteur de fréquence cardiaque. Résultat de l’expérience : Sinister, sorti en 2012 et réalisé par Scott Derrickson, est élu film le plus flippant de tous les temps. L’occasion donc de revenir sur ce chef-d’œuvre, et de comprendre comment ce dernier a remporté, et surtout mérité, son titre.

crédit : Automatik Entertainment / Blumhouse Pictures / Possessed Pictures / Wild Bunch

Pitch basique pour grands frissons

L’histoire est celle d’Ellison Oswalt, écrivain de récits criminels qui tente désespérément de retrouver sa gloire d’antan avec un nouveau best-seller. Pour ce faire, il emménage avec sa femme et ses deux enfants dans une maison où a eu lieu un crime épouvantable : quatre personnes ont été pendues à un arbre, et la plus jeune fille de la famille a disparu. En menant son enquête, Ellison va vite découvrir que ce tragique événement est loin d’être isolé, et que sa quête de gloire pourrait bien lui faire ouvrir des portes qu’il aurait dû garder fermées.

Rien n’est plus effrayant… que nous-mêmes

Plus que l’enquête ou les esprits malveillants, c’est avant tout Ellison qui est au centre du film. Lui, ses ambitions, ses démons, ses obsessions. Ellison est un personnage fondamentalement malheureux. Autrefois célébrité écumant les plateaux télé, il est aujourd’hui fauché et obsédé à l’idée de retrouver sa gloire passée. Tellement qu’il néglige ceux qui pourraient le rendre heureux, à savoir sa famille. Le travail d’Ellison prenant une place trop importante dans sa vie personnelle est un des principaux vecteurs de tension du film. Des personnages qui se disputent, ce sont des personnages qui ne se font pas confiance, qui ne sont pas soudés, et qui sont donc beaucoup plus vulnérables. Sa femme est parfaitement consciente que ce nouveau projet est en train de le détruire, mais Ellison refusera constamment de le reconnaître. Rien ne le fera se détourner de ses ambitions, aussi démesurées et mal intentionnées soient-elles. Lors d’une scène assez touchante, Ellison regarde un enregistrement d’une interview de ses heures de gloire. Il se retrouve face à un miroir de son passé, époque où il écrivait sur des affaires criminelles afin de rendre justice aux victimes et faire éclater la vérité. Aujourd’hui, il n’est motivé que par le profit que son nouveau livre pourrait lui apporter. Dans une autre scène, Ellison hurle à sa femme, en toute modestie, que « son livre sera tellement énorme qu’il pourra être adapté au cinéma ». Il n’a plus rien à voir avec l’artiste engagé qu’il était. Pris à la gorge par des impératifs financiers, il n’écrit plus par passion, mais seulement par nécessité.

crédit : Automatik Entertainment / Blumhouse Pictures / Possessed Pictures / Wild Bunch

Et qui dit travail acharné dit : burn-out, et cet élément va être utilisé dans le scénario de manière très ingénieuse. Un peu après le milieu du film, on apprend que les meurtres sont bel et bien l’œuvre d’une entité surnaturelle. Mais le plus beau, c’est que toute la première moitié du long-métrage ne le laisse absolument pas penser. Ellison, tout comme le spectateur, est persuadé de courir après un tueur en série fait de chair et d’os. Lorsque des événements étranges surviennent, tels que des bruits dans la nuit ou une silhouette inquiétante, il y a toujours une explication sensée offerte par le film : des écureuils dans le grenier, le fils d’Ellison sujet à des terreurs nocturnes, etc… Pourtant, même lorsque de véritables apparitions surnaturelles sont représentées à l’écran, le film sous-entend qu’il ne pourrait s’agir que d’un délire de la part d’Ellison. Dans une excellente scène de dialogue, un policier souligne que l’écrivain est plongé toutes ses journées dans des affaires morbides, qu’il ne s’arrête jamais de travailler, et qu’il a un penchant un peu trop prononcé pour la bouteille. Est-ce que ces apparitions ne seraient dues qu’au burn-out d’Ellison ? La suite nous prouvera que non, mais le film a le mérite de laisser le spectateur avec ce doute inconfortable pendant une bonne partie du métrage. Derrickson à bien révisé ses classiques, et a compris qu’il n’y rien de plus terrifiant pour un spectateur que sa propre imagination.

Pour terminer sur les thématiques, nous pouvons en évoquer une qui est certes peu développée, mais reste tout de même intéressante : le pouvoir des images sur la jeunesse. La menace du film est Bagul, un dieu païen qui dévorerait les âmes des enfants, et qui aurait le pouvoir d’agir par écrans interposés. C’est donc lui qui est responsable des meurtres des familles et des enlèvements des enfants. Cette entité, qui atteint la progéniture à travers les images, peut être vue comme une métaphore du danger et de l’influence de ces dernières sur les plus jeunes (commentaire d’autant plus pertinent à l’ère d’Internet). Comme dit plus haut, cette thématique n’est cependant que peu développée, mais cela est sans doute dû à une volonté de conserver un peu de mystère, et surtout de suspense autour du dénouement final…

crédit : Automatik Entertainment / Blumhouse Pictures / Possessed Pictures / Wild Bunch

La mise en scène : la clé de la réussite

Une écriture aussi riche, c’est très bien. Mais pour qu’elle soit entièrement efficace, il faut une mise en scène à la hauteur. Et celle du film l’est diablement, au plus grand désarroi de la tension artérielle des spectateurs. Tout d’abord, le jeu des acteurs est bluffant de réalisme. Les personnages ont l’air incroyablement humains. Pas de dialogues pompeux, pas de réactions incohérentes, les Oswalt sont représentés comme une famille tout ce qu’il y a de plus normal. Cela fait qu’on s’y attache rapidement, mais permet aussi au spectateur de s’identifier à eux. Cela rend également la menace d’autant plus concrète et inquiétante. Avec son univers terriblement proche du nôtre, le film nous fait comprendre que ce qui leur arrive pourrait tomber sur n’importe qui, nous y compris. Tous les acteurs sont habités par leur rôle, particulièrement Ethan Hawke qui interprète Ellison, dont la performance est une des grandes réussite du film. On atteint le summum lors d’une scène avec sa femme, (Juliet Rylance), où leur dispute s’impose comme une véritable leçon de jeu tant elle semble naturelle, ce qui lui fait dégager une grande puissance émotionnelle.

En terme de réalisation, le film prend à contrepied les codes du genre en étant agréablement avare en jump scares. Le film terrifie davantage grâce à son atmosphère glaçante et à la spirale infernale dans laquelle s’enferme Ellison. Quand bien même, les rares sursauts présents brillent par leur originalité. Le film contient ni plus ni moins que des effets de surprise parmi les plus innovants, créatifs et marquants du cinéma. Une magnifique prouesse qui nous rappelle qu’utiliser des clichés n’est pas en mal en soit, du moment qu’on les traite avec pertinence et intelligence. Mais la plus impressionnante (dans tous les sens du terme) performance en terme de réalisation, ce sont les bandes représentant les meurtres. Tous les massacres perpétués par Bagul ont été capturés sur pellicule, avant que Ellison en entre en possession. Cela va d’une famille brûlée vive dans une voiture à une autre noyée dans une piscine, en passant par une égorgée comme des animaux. Les films sont tournés avec une caméra Super 8, ce qui leur donne de prime abord un rendu terriblement palpable. Ajoutez à ça quelques imperfections sur l’image dues au vieillissement des pictogrammes, et on croirait définitivement voir d’authentiques souvenirs de vacances (qui se terminent très mal) tournés par monsieur et madame tout le monde. Cela rend les meurtres terriblement concrets. On croirait assister à de véritables mises à mort, ce qui mets le spectateur affreusement mal à l’aise. C’est déjà bien terrifiant, mais ça ne s’arrête pas là, car nous n’avons pas encore parlé de la bande originale. Confiée à Christopher Young (déjà à l’œuvre sur des films tels que Hellraiser de Clive Barker ou Drag Me To Hell de Sam Raimi), le compositeur a privilégié l’utilisation de musique pré-existante. En allant piocher chez des artistes expérimentaux tels que Ulver ou Judgehydrogen, Young a dégoté des morceaux à l’étrangeté tout simplement glaçante, qui vous empêcheront de dormir bien après votre visionnage du film. Couplé aux images atrocement réalistes des meurtres, ces extraits en Super 8 constituent le plus gros point fort du film, parvenant à terroriser le spectateur en le mettant face à une atmosphère tout bonnement insoutenable. Ce n’est pas assez ? Il vous faut une raison de supplémentaire de pâlir devant ces extraits ? En explorant les vidéos, Ellison découvre peu à peu que certains éléments de réponse y sont cachés. Difficiles à trouver au vue de leur qualité, mais bien présents. L’un de ceux-ci est Bagul lui-même, qui apparaît de manière abstraite, constamment caché dans l’image. Cela donne la désagréable sensation d’être observé, par les images oui, mais aussi par le film lui-même. Bagul ayant le pouvoir de voyager à travers par ce biais, est-ce que le spectateur ne serait pas lui aussi en danger…? Allez, bonne nuit !

crédit : Automatik Entertainment / Blumhouse Pictures / Possessed Pictures / Wild Bunch

Le coup de grâce : la fin du film

Non content de contenir certains des jump scares les plus marquants de l’histoire, Sinister contient également une fin des plus traumatisantes : après avoir vu de ses propres yeux les spectres des enfants disparus ainsi que Bagul lui-même, Ellison décide finalement de quitter la maison avec sa famille afin de retourner dans leur ancienne demeure. Alors que tout semble rentrer dans l’ordre, il découvre dans son grenier une boîte contenant les films en Super 8, mais en « version longue ». Il reçoit également un coup de fil du policier, qui lui apprend que chaque famille assassinée avait habité dans la maison d’une autre. Par conséquent, Ellison s’est mis lui-même, et ses proches, en danger en quittant l’ancienne maison. En visionnant les bandes en intégralité, il découvre que les auteurs des meurtres n’étaient autres que les enfants disparus, possédés par Bagul. Il réalise trop tard qu’il a été empoisonné par sa fille, qui le coupe en trois à la hache, lui, sa femme, et son fils. Bagul revient ensuite enlever la fillette pour l’emmener dans son monde, à l’intérieur des images. Le long-métrage se termine sur la boîte, où s’est ajoutée la bobine du meurtre de la famille d’Ellison. Elle est là, immobile, attendant la prochaine famille qui viendra habiter la maison des Oswalt.

Ce qui fait que cette fin nous scotche littéralement, ce n’est pas simplement à cause du fait qu’elle se termine mal. C’est, encore une fois, grâce à son écriture terriblement efficace. Tout d’abord, elle prend à revers les codes du genre horrifique. Le spectateur aguerri sera frustré de voir que, dans ce genre de films, les personnages refusent constamment de quitter leur maison, bien qu’elle soit manifestement hantée. Mais ici, c’est justement en décidant de partir qu’Ellison à condamné sa famille. Depuis le début, ils étaient en réalité en sécurité, et c’est en pensant s’éloigner du danger que les personnages ont foncé droit dessus. Toujours dans cette dynamique de retournement des codes, les ultimes minutes justifient la présence d’un cliché souvent abusif. Là encore, le spectateur aguerri sera exaspéré de voir que la menace se contente de faire claquer des portes, où de le gratifier de quelques brèves apparitions. Mais ici, c’est parfaitement logique, puisque Bagul à besoin de faire fuir la famille Oswalt pour perpétrer sa malédiction. Cela explique pourquoi il ne s’est jamais directement attaqué à eux avant leur déménagement. On sent également une note de fatalité dans cette conclusion : les efforts, certes tardifs d’Ellison pour préserver sa famille, n’auront servi à rien. Le drame survient dans le fait qu’il en est en grande partie responsable. C’est son ambition, son obsession à vouloir écrire un livre sur cette affaire qui a causé sa mort et celle des siens. Bagul peut-il être considéré comme une métaphore des ambitions destructrices d’Ellison ? Le débat reste ouvert.

crédit : Automatik Entertainment / Blumhouse Pictures / Possessed Pictures / Wild Bunch

Grâce à son écriture riche de sens, sa mise en scène ingénieuse, la construction et parfois même la déconstruction des codes du genre horrifique, et ses derniers plans tout bonnement cauchemardesques, Sinister s’est imposé comme un incontournable du cinéma d’horreur contemporain, ainsi que l’un des meilleurs films de son genre. C’est une œuvre poignante qui ne laisse aucun spectateur indifférent, quitte à leur coûter quelques bonnes nuits de sommeil. Mais, plus que tout, c’est un film où le public ne se contente pas d’être passif, celui-ci étant directement visé par la peur. De par cette volonté de transmettre directement ces émotions au spectateur, en faisant quasiment de lui un personnage à part entière du récit, ne nous approcherions-nous pas de l’essence même du cinéma ? C’est bien possible.


Sinister de Scott Derrickson. Avec Ethan Hawke. Sorti en 2012. À regarder en VOD ici !