On rembobine : « Battle Royale » de Kinji Fukasaku

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Dans les années 90, le journaliste japonais Koshun Takami regarde un match de catch de type  »Battle Royale ». Le principe est très simple : plusieurs dizaines de catcheurs commencent le match sur le ring, et doivent s’éliminer jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un seul et unique vainqueur. C’est cette stipulation qui inspirera Takami pour écrire son roman, Battle Royale. Paru en 1999 et narrant l’histoire d’une classe de lycée forcée à s’entre-tuer jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un seul survivant, le roman connaîtra une adaptation en manga, et même une suite avec Blitz Royale paru en 2003. Mais ce qui va faire de Battle Royale un véritable phénomène culturel est bien son adaptation au cinéma par le réalisateur Kinji Fukasaku en 2000. Adoubé par Quentin Tarantino qui le citera comme étant son film préféré, Battle Royale est une œuvre qui aura marqué l’histoire du cinéma japonais, si bien qu’aujourd’hui, on voit des dizaines (si ce n’est des centaines) de jeux vidéo qui reprennent ce concept. Replongeons-nous donc dans ce mastodonte du 7e Art nippon !

Une dystopie si proche du réel

Battle Royale est une dystopie prenant place dans un monde où le Japon est devenu un état totalitariste et anti-démocratique. Dans ce gouvernement liberticide, la jeunesse se retrouve en perte de repères, ce qui cause une hausse significative de la délinquance. Cette dernière atteignant des sommets, le gouvernement riposte en adoptant la loi  » Battle Royale  » : une fois par an, une classe de lycéens sera kidnappée et abandonnée sur un île déserte. Le but est simple : ils doivent tous s’entre-tuer jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un seul survivant. Nous suivons Shûya et Noriko, deux adolescents innocents qui tentent de survivre à ce cauchemar. Ce qui fait de Battle Royale un grand film, ce sont ses thématiques qui n’ont pas pris une ride, voire même qui résonnent encore plus aujourd’hui qu’à l’époque. Car oui, non content de proposer un concept permettant un jouissif jeu de massacre, le film est surtout très bien écrit, empli de sous-textes et de messages subtils qui s’insèrent parfaitement dans le récit.

Ce qui fait de « Battle Royale » un grand film, ce sont ses thématiques qui n’ont pas pris une ride, voire même qui résonnent encore plus aujourd’hui qu’à l’époque.

Le plus évident est bien sur la critique du système scolaire. Terminées les métaphores ; ici, les élèves empilent littéralement les cadavres pour arriver jusqu’au sommet. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les personnages du film font partie d’une classe de terminale. Y a-t-il un parallèle à faire entre le jeu macabre et les concours d’accès aux études supérieures ? Sans doute. Toujours est-il qu’en élargissant le propos, le long-métrage devient simplement une métaphore de la course à la réussite sociale. Dans une société impitoyable, seuls les plus forts survivent, quitte à devoir écraser les autres. Les personnages étant de jeunes adultes, le message n’en est que plus clair. Dans une situation aussi alarmante que la leur, ils voient ressortir leur traits principaux : Noriko est une jeune femme innocente qui ne ferait pas de mal à une mouche. Shûya devient obsédé par l’idée de protéger Noriko, dont il est amoureux, quitte à mettre sa vie en danger. À l’inverse, Kazuo est un jeune homme qui ne fait pas partie de la classe, mais qui s’est porté volontaire pour le simple plaisir de laisser parler ses pulsions meurtrières. Le jeu agit comme un miroir de notre société. La caractérisation des personnages est une des plus grandes réussites du film, qui parvient sans mal à rendre reconnaissables et attachants une flopée de personnages tous différents. Brillant, mais sadique, car au vu de la nature du film, les morts à l’écran seront bien évidemment nombreuses.

Vengeance, cruauté et regret

L’un des personnages principaux du film est Kitano, le professeur de la classe qui est chargé de superviser l’opération. Pratiquement à lui seul, il introduit une nouvelle thématique au film : le fossé générationnel. Devenu une victime des élèves a qui il enseignait, il voit dans la supervision du jeu un moyen de se venger. Le personnage aurait pu facilement tomber dans la caricature, mais il est écrit avec une finesse mélancolique qui le rend très riche. Alcoolique, rejeté par sa femme et sa fille, Kitano est en réalité tout autant en perte de repères que les élèves. Ce ne sont pas que les jeunes qui se sont perdus dans cette société, mais bien tout le monde. Cela est d’ailleurs introduit très tôt dans le film avec le suicide du père de Shûya, désespérant de ne pas trouver d’emploi. C’est donc une vengeance très amère que Kitano livre tout au long du film, constamment en train de se délecter de sa position, mais constamment en train de regretter ses actions. La société représentée est tellement précaire que la jeunesse et les adultes ne sont plus capables d’échanger, seulement d’agir avec violence. Livrés à eux mêmes, les personnages n’ont plus que leur bas instincts pour survivre.

La société représentée est tellement précaire que la jeunesse et les adultes ne sont plus capables d’échanger, seulement d’agir avec violence.

L’instinct, la bestialité naturelle de l’être humain forment la dernière grande thématique du film. C’est une œuvre qui dresse un tableau profondément pessimiste de la nature humaine. Sans pression gouvernementale qui les obligerait à respecter la loi, les lycéens se prêtent au jeu et s’entre-tuent sans le moindre état d’âme. Certains le font car ils sont foncièrement mauvais, d’autres parce qu’ils ont peur de leur camarades et sont incapables de leur faire confiance. Quelques protagonistes tenteront d’organiser une cohabitation pacifique au court du film, mais tous échoueront à cause d’un élève mal intentionné qui cédera à l’égoïsme où à la cruauté gratuite. Le film est cependant transcendé par une nuance d’espoir très importante. En effet, les personnages principaux survivront au jeu, justement car ils sont bien intentionnés et ne tueront uniquement que pour se défendre. Ils sont alors bien récompensés pour leur humanité, et instaurent une certaine morale au film : les véritables vainqueurs du jeu sont ceux qui ont refusés d’y participer.

La mise en scène comme alchimie réaliste et baroque

Une écriture aussi riche ne serait cependant pas si transcendante sans une bonne mise en scène. Et sur ce point, le film brille tout autant que le scénario. Fukasaku y insuffle un réalisme froid, notamment grâce à l’utilisation massive de la caméra à l’épaule, qui plonge le spectateur dans le quotidien sans pitié des personnages. Cela découle très certainement de la carrière du réalisateur, habitué des films de Yakuzas très réalistes, qu’il utilisait pour représenter la situation précaire du Japon d’après guerre. Ce qui ne l’empêche pas pour autant de proposer des plans particulièrement stylisés, notamment lors des scènes de violence. Fukasaku peint littéralement des tableaux avec du sang, ce qui apporte au film un côté baroque, où la violence est sublimée afin de proposer des visuels magnifiques qui imprègnent instantanément la rétine. Ce véritable travail d’alchimiste, mêlant réalisme froid et baroque, est un véritable tour de force. La mise en scène ne semble jamais incohérente et jongle parfaitement entre les deux styles. Pour finir, c’est le jeu d’acteur qui achèvera d’instaurer sa patte au film : fortement hérité du théâtre Kabuki (forme épique du théâtre traditionnel japonais), le jeu des acteurs est constamment sur le fil du surjeu (ce qui a d’ailleurs occasionné des critiques de la part du public occidental, peu habitué à ce genre de prestations). Ce qui n’est pas absolument pas un mal, et sert même énormément le film : car il permet de rendre les personnages plus facilement reconnaissables, plus dynamiques, plus vivants, et apporte une légère touche d’humour noir grâce au grand-guignolesque de certains d’entre eux. Fukasaku propose une mise en scène extrêmement riche, au service d’un scénario qui l’est tout autant.

Fukasaku peint littéralement des tableaux avec du sang, ce qui apporte au film un côté baroque, où la violence est sublimée afin de proposer des visuels magnifiques qui imprègnent instantanément la rétine. Ce véritable travail d’alchimiste, mêlant réalisme froid et baroque, est un véritable tour de force.

Battle Royale est donc un très grand film. Une œuvre qui aura marqué le cinéma de son pays et qui marque encore les créations d’aujourd’hui à l’échelle mondiale. Il aura inspiré de grands réalisateurs tels que Quentin Tarantino, aura consolidé Kinji Fukasaku comme un des piliers du cinéma japonais (tandis qu’il n’était jusqu’alors considéré que comme un faiseur efficace mais impersonnel), et aura lancé la carrière de jeunes acteurs, notamment Tatsuya Fujiwara (l’interprète de Shûya), ou encore Chiaki Kuriyama, que l’on retrouvera dans le rôle de Gogo Yubari dans le classique Kill Bill de Quentin Tarantino. Plus que ça, Battle Royale est une œuvre résolument moderne, dont les thématiques et les enjeux sont on ne peut plus d’actualité. Il grossit la liste de ces films d’anticipations visionnaires qui décrivent un futur chaotique peut-être plus si lointain. Un classique à (re)découvrir impérativement. À voir en version director’s cut pour profiter d’une fin qui vous tirera la larme à l’œil à coup sûr.


Battle Royale de Kinji Fukasaku. Avec Tatsuya Fujiwara, Aki Maeda, Taro Yamamoto, Takeshi Kitano. Sorti en 2000. À regarder en VOD ici !