On rembobine : « A Private War » de Matthew Heineman

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Ayant injustement bénéficié d’une sortie en salles ou en direct-to-dvd anecdotique sur tous les continents, A Private War méritait cent fois mieux, et pour cause. Matthew Heineman filme la carrière avortée de la reporter Marie Colvin avec une précision implacable, n’hésitant à aucun moment à dresser un parallèle bouleversant entre les lieux dont cette dernière témoigne et sa propre déchéance, par passion et dévotion. Un biopic brutal et sans concession.

Tout part d’un article de la journaliste d’investigation Marie Brenner dans le numéro d’août 2012 de la revue américaine Vanity Fair. Il aura fallu cependant six longues années avant que la puissance narrative de ce court essai biographique consacré à Marie Colvin, reporter de guerre britannique pour le Sunday Times, devienne un long-métrage destiné, dans le futur, à devenir incontournable. La vie tragique de l’héroïne, incarnée par une Rosamund Pike totalement méconnaissable et ancrée dans son interprétation fiévreuse et tourmentée, y est décrite en se focalisant sur les événements les plus terrifiants auxquels celle qu’elle incarne a été confrontée, de la perte de son œil au Sri Lanka en 2001 (suite à l’explosion d’une grenade qui a failli lui ôter la vie) à sa mort le 22 février 2012 à Homs, en Syrie, après le bombardement par l’armée syrienne du centre de presse où elle travaillait. À seulement 56 ans. Aux commandes du film, le jeune Matthew Heineman, réalisateur de documentaires (dont le fabuleux Cartel Land en 2015) et dont la technique, caméra à l’épaule, s’allie parfaitement au récit qu’il a décidé de mettre en scène. Plus surprenant mais extrêmement judicieux, le choix de l’acteur Jamie Dornan, connu pour son rôle de Christian Grey dans l’adaptation sur grand écran de la trilogie Cinquantes Nuances… d’E.L. James, mais dont l’implication dans un rôle pourtant délicat (le photographe Paul Conroy, auquel il prête ses traits, est en effet le seul survivant de la frappe syrienne ayant coûté la vie à Colvin) est totale et édifiante.

La force du lien entre Colvin et Conroy, au centre de l’histoire, porte en elle toutes les blessures d’une solitude programmée dès les premières secondes, dans ce plan s’éloignant d’une zone de débris pour montrer le paysage dévasté de Homs, la voix off définissant l’enjeu primordial des deux heures qui vont suivre. Soignant sa création jusque dans ses moindres détails (l’anecdote du soutien-gorge La Perla, l’ultime interview pour CNN, les photographies du générique final), Matthew Heineman évite tout Pathos inutile pour mieux se focaliser sur les forces et faiblesses de sa protagoniste, sur son obsession quasiment morbide pour la vérité. En tête brûlée dont le visage devient aussi ravagé que les lieux qu’elle explore et dont elle rapporte ses témoignages, Rosamund Pike enfreint les règles d’une performance qui, confiée à une autre, aurait été bien trop lisse. L’horreur est souvent à la limite du supportable (la scène du charnier irakien est en tous points traumatisante), ne s’ornant à aucun moment d’artifices dramaturgiques inutiles. A Private War est frontal, mais ne verse jamais dans dde vains effets gratuits ; il EST le sujet des textes de Marie Colvin, il EST le regard de James Conroy. Il est, surtout, la décrépitude annoncée et tristement avortée d’une femme sans nulle autre pareille. Ancré dans les faits, purs et simples, le réalisateur ne s’égare jamais, ose, trébuche et se relève alors que les mortiers pleuvent, que les épaves de voitures se consument, que les roquettes sifflent sans que l’on sache où elles vont frapper, jusqu’à l’issue fatale. Malheureusement, A Private War sera victime d’une promotion inexistante et d’une distribution anémique (allant jusqu’à sortir directement en DVD en France), ne rapportant que 3,8 millions de dollars lors de son exploitation mondiale. Une nouvelle preuve du mépris des studios pour tout ce qui n’est pas de l’ordre du blockbuster ou du bankable. À vous, maintenant, d’inverser la tendance.