Pour exister, insérez une pièce

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Rien n’est gratuit, tout s’achète ; c’est en partant de cet amer postulat que Mélanie Laleu donne vie à Noyade interdite en 2017, court-métrage focalisé sur une rencontre impromptue et attachante entre deux âmes fortes mais malgré tout en perdition, au cœur d’un monde où la monnaie donne accès à toutes les envies, à toutes les nécessités. Une comédie douce et âpre qui, sous ses atours légers, dissimule une humanité rayonnant de chaque plan.

Elle est strip-teaseuse dans un peep show, endossant le rôle d’une sirène prête à sacrifier ses atours aquatiques pour quelques centimes. Lui s’invente une profession d’apnéiste afin de récupérer les pièces jetées par celles et ceux qui, passant à côté de la fontaine à vœux où il accomplit chaque jour son méfait, croient encore en un avenir meilleur. Pour chaque action du quotidien dans ce monde bien rangé et aseptisé, il faut impérativement disposer de ces petits objets métalliques qui, dans notre réalité, traînent au fond de nos poches sans que l’on sache quoi en faire ; ici, ils sont vitaux, que ce soit pour se nourrir, prendre l’ascenseur ou éprouver de précieuses secondes de plaisir. Même les assurances fonctionnent de cette manière. Ce qui pourrait être source de dépression générale demeure, tout au long de Noyade interdite, un principe autour duquel le scénario habille les scènes, les éclairages, les caractères. Finalement, tout est normal. L’attente, la patience et la résignation sont devenues des marques indélébiles du progrès. Les néons nocturnes le rappellent ; à chaque bonheur, son prix.

« Vous pensez qu’il faut combien de minutes de plaisir par jour ? » La question posée par le plongeur, au milieu du film, résume parfaitement sa portée. La réalisatrice Mélanie Laleu, en choisissant des sources de lumière discrètes mais marquées, dessinant alors les ombres et les formes avec une précision baignée de réalisme et de rêve (la sensation d’évoluer dans un monde pouvant, à tout moment, basculer du concret à l’abstrait est prégnante), focalise l’attention du spectateur sur la place centrale de deux êtres perdus au milieu d’atmosphères désincarnées. La forme de la queue de la sirène apparaît sur un immeuble, le souffle du protagoniste masculin appuie son élocution ; comme si ces créatures étaient la partie la plus importante de cette cité perdue, tout en ne s’y reconnaissant jamais. Subissant les affres de la monétisation, ils évoluent, en suspension, sans jamais s’impliquer. Jusqu’à ce qu’ils prennent la banalité à son propre piège, celle-là même qui les a fait avancer jusqu’à maintenant, sans se révéler comme l’évidence qu’elle devient soudainement. Un plan ultime, d’une candeur et d’une beauté tétanisantes, fait voler en éclats quinze minutes de résilience. L’imaginaire affrontant le laisser-aller, la créativité terrassant la solitude et la désincarnation.

Noyade interdite (2017) de Mélanie Laleu, visible sur Youtube depuis le 24 avril 2020.