Megan Laurent, autoportrait d’un électron libre

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À des milliers de kilomètres du narcissisme, l’artiste amiénoise Megan Laurent se photographie avec autant de délicatesse que de férocité. Une décennie s’écoule et elle accumule les autoportraits comme on marque au fer rouge son existence dans ce monde en turbulence. On se fraie un chemin sur un bout de sa vie, à travers des univers régis par un seul corps, celui de la photographe. Rencontre avec une artiste qui allie beauté et réflexion permanente sur son rapport à soi et au monde, fermement attachée à sa liberté.

PUNKTUM : Quand on contemple tes autoportraits, on comprend que tu es à la fois celle qui regarde et celle qui est regardée. Tu as besoin d’occuper cette double place ?

C’est une volonté. Enfin, au début, c’était plutôt un besoin. J’étais à la faculté des arts à Amiens où tu as souvent des exercices à réaliser en photo et donc, être son propre modèle, c’était surtout pratique. Mais c’est aussi une manière de jouer avec soi-même, de se reconsidérer, de se ré-interpréter. J’aime tout faire de A à Z, être derrière l’appareil et être le modèle, m’incarner comme je veux parce que, pour moi, l’autoportrait c’est peut-être un des vrais derniers espaces de liberté. C’est là où tu te montres tel que tu le souhaites.

Tes autoportraits sont aussi très plastiques et éclectiques : surimpressions, noir et blanc, couleurs, différents formats, parfois même du montage. Tu te cherches à travers toutes ces expériences photographiques ?

Je revendique mon travail comme de la photographie plasticienne, c’est-à-dire une photographie qui expérimente. Il n’y a pas de fil rouge dans mes images, ce qui peut perdre le spectateur, mais il y a un désir de tout essayer. Que ce soit en surimpression ou dans des couleurs très saturées ou des blancs très cramés, c’est ce que j’aime dans la photographie.

« Je cherche à évacuer ce réel du quotidien qui ne m’intéresse pas. L’autoportrait c’est jouer avec soi-même et, pour moi, c’est l’un des derniers espaces de liberté. »

Megan Laurent

Il y a une vraie texture visuelle…

À l’ère du numérique, on a jamais eu autant d’images en profondeur de champ, mais aussi peu qui rendent le mouvement. Aujourd’hui, les choses sont très figées et ce n’est pas ce que j’essaie de rendre dans mes autoportraits. Par exemple, je travaille beaucoup sur le flou pour que les choses soient plus vivantes. Toutefois, ça reste des images numériques. Je n’ai pas du tout une pratique argentique, mais ça viendra peut-être.

L’autoportrait pose la question de l’identité et élabore une réflexion plus ou moins évidente sur soi-même. Mais il inclut également la relation à l’autre et à ce qui nous entoure. Est-ce ainsi que tu vois la photographie ? Comme une échappatoire ou, à l’inverse, une confrontation au monde ?

Je dirais les deux, mais c’est trop facile comme réponse (rires). Pour moi, c’est avant tout un espace de liberté. Dans l’autoportrait, je me fiche des conventions sociales, c’est l’endroit où je prends du temps pour moi-même, où je ne dois rien à personne puisque je suis le modèle et je suis le photographe. C’est aussi un espace de confrontation vis-à-vis du regard des gens. L’autoportrait, est-ce un ego trip ? Je ne pense pas. C’est juste un moyen de vomir son nombril, de s’incarner dans une image et, peut-être même d’avoir une position politique. Dans l’histoire de la photo, c’est avant tout un modèle et un photographe, souvent masculin. J’avais envie de renverser ça et d’explorer mon propre regard sur mon propre corps. En même temps, je joue aussi sur des stéréotypes de la photographie de corps, avec des poses fléchées. Ce n’est pas un corps au travail, c’est un corps qui est toujours dans l’attente. 

Un corps en attente ? Tu entends par-là un corps posé pour la photographie ?

C’est ça. Ce ne sont pas du tout des photographies où tu me vois dans mon quotidien. Je cherche à évacuer ce réel du quotidien qui ne m’intéresse pas. L’autoportrait c’est jouer avec soi-même et, pour moi, c’est l’un des derniers espaces de liberté.

Tout à l’heure, on parlait du flou pour rendre le mouvement. Certaines de tes photos sont aussi translucides, tu as même une série appelée « Évanescente ». Est-ce une nécessité pour toi de graver l’éphémère dans la lumière ?

Oui, complètement, car pour moi la photographie est le médium mortifère par excellence : on prend un instant et il ne se repassera plus jamais. Et le fait de faire des autoportraits depuis maintenant dix ans, je me vois vieillir à travers l’image. Je pense beaucoup à John Coplans, qui s’est lancé dans les autoportraits vers ses soixante ans et présente un corps vieillissant. Il n’est pas impossible que dans pas mal d’années je présente ça aussi. Ce qui intéressant avec l’autoportrait, c’est qu’on peut s’incarner et se revendiquer mais on peut aussi disparaître par l’image. Dans certaines de mes séries, j’affiche plus mon visage et mon corps, dans d’autres, je les laisse s’évanouir, s’évaporer. Tout dépend de mon humeur. Il y a une photographe qui répond très bien à cette problématique, c’est Francesca Woodman. À la fois, elle essaie de disparaître mais à la fois elle cherche sa place dans le cadre de la photo. Elle est souvent derrière des bouts de papier peint, dans des boîtes ou sur des meubles comme pour s’emboîter avec le décor et mieux disparaître.

« […] la photographie est le médium mortifère par excellence : on prend un instant et il ne se repassera plus jamais. Et le fait de faire des autoportraits depuis maintenant dix ans, je me vois vieillir à travers l’image. »

Megan Laurent

Se montrer et à la fois se cacher, c’est le cœur de ton travail ? 

Je dirais même que c’est « se dérober ». C’est propre à ma personnalité et je pense que ça transparaît dans l’image. J’ai un caractère tout en paradoxe et je ne peux, malheureusement, l’explorer que par l’image car c’est là que les conventions sociales cessent un peu. En revanche, je vois que ça désoriente le public qui me demande souvent : « Mais pourquoi on en voit pas un peu plus ? ». Ça veut dire ce que ça veut dire ! Je me refuse ça. Il faut créer la frustration. À l’ère du tout accès au porno, la photographie érotique tu en trouves partout, même sur Instagram, et ça marche très bien. Mais dès que tu es dans un entre-deux, les gens sont frustrés et ne savent plus quoi penser. L’idée de justesse est importante pour moi. Quand je parle, j’essaie d’exploiter les mots justes. C’est très dur. Mais en photographie aussi. Je n’aime pas me répandre. Paul Ardenne [historien de l’art et commissaire d’exposition, enseignant à l’université d’Amiens, NDLR] m’avait fait une préface dans laquelle il écrit très bien : « C’est une manière de se dérober », de créer la frustration.

Ce livre, dont Paul Ardenne a rédigé la préface, va bientôt sortir ?

Non pas pour le moment. Mais j’essaie vraiment de le faire parce que, quand tu es photographe à l’époque du numérique, faire une monographie c’est un vrai challenge. Je veux qu’il y ait cette sensualité de l’image par le toucher du papier et qu’on voit le côté plastique des photographiques.

Dans ton travail photographique, il y a une convergence des arts : plastiques, théâtraux, littéraires. Tu cites des auteurs comme Sylvia Plath ou Charles Bukowski. Ils et elles t’inspirent ?

Oui, et Virginie Despentes aussi ! Ce sont des gens qui ont beaucoup marqué mon imaginaire. Et pour le théâtre, j’ai intégré une troupe de mes 15 à mes 22 ans, c’était ma deuxième famille. Inclure le théâtre dans la photographie, c’est donc un parti pris esthétique que je revendique, que je porte jusqu’au bout auprès du public. On avait un théâtre très contemporain dans le sens où il était axé sur le corps. On jouait des pièces de Sarah Kane dans lesquelles l’incarnation du corps est aussi son absence et sa disparition. Chez Bukowski le corps est très incarné, il est un peu sale des fois, et c’est ça que j’aime. Comme chez Despentes, avec un côté plus féministe. Pour moi, elle renouvelle le genre littéraire dans des mots encore plus crus. Elle me fait penser à Bukowski, car, malgré ce côté très cru, ils ont tous les deux une dimension poétique.

« Inclure le théâtre dans la photographie, c’est donc un parti pris esthétique que je revendique, que je porte jusqu’au bout auprès du public. »

Megan Laurent

Tu as suivi un cursus en arts plastiques à l’université d’Amiens. Comment en es-tu venue à la photographie ?

Un peu par hasard. La première fois que j’ai fait des photographies, c’était au mariage de mes parents. J’avais bien aimé ! C’est seulement très longtemps après, à la fac des arts d’Amiens, que j’ai assisté à un atelier avec David Rosenfeld [artiste photographe et enseignant à l’École Supérieure d’Art et Design et à l’université d’Amiens] et ça m’a beaucoup inspirée. J’ai surtout gardé l’exercice de composition de l’image. Je ne suis pas du tout technicienne de la photographie, mais ce qui m’intéresse, c’est savoir placer un corps dans une scène donnée. C’est aussi mon amour du cinéma. J’ai une nature très contemplative donc, pour moi, le cinéma a son importance dans la création, la pose des corps et des lumières.

Des exemples de films ou de réalisatrices et réalisateurs qui t’influencent ?

Le gars qui a fait Love… 

Gaspar Noé.

Oui, Gaspar Noé ! Il a toujours des couleurs très saturées, des lumières vives. Une certaine manière de représenter les corps, toujours dans une dimension poétique.

Noé rejoint vraiment ce qu’on disait précédemment sur Bukowski et Despentes, à mi-chemin entre le beau et la violence…

Mon film préféré de lui, c’est Irréversible. Déjà, pour ce concept où on peut tout inverser. Dans mes photographies, c’est pareil, j’inverse beaucoup le haut et le bas. Chez Noé, j’aime bien ce rapport entre beauté et domination des corps. Il y a même l’endurance du corps. Il y a tout dans ce film ! Aujourd’hui, j’aime beaucoup le cinéma de Céline Sciamma. Elle a un vrai female gaze, et on est vraiment une problématique contemporaine de représenter un corps féminin sans domestication et sans domination masculine.

Qu’entends-tu par « domestication du corps féminin » ?

Le besoin de plaire, s’épiler, montrer un beau corps. C’est parfois aussi ce que je revendique dans mes photographies. Faire de son corps une oeuvre d’art, c’est un bon exercice de style, tout comme l’inverse, montrer un corps monstrueux. Incarner une beauté, ou incarner une beauté plus inquiétante.

Et qui sont photographes qui t’inspirent ?

Francesca Woodman pour ses autoportraits, évidemment. John Coplans, qui a commencé à se photographier très tard. Son travail consiste en des fragments de corps qu’il ré-agence et ça crée quelque chose d’un peu monstrueux et beau en même temps. C’est déjà rare de voir du nu masculin, mais en plus c’est un corps vieillissant qui n’est pas célébré. J’aime beaucoup aussi Claude Cahun pour ses autoportraits surréalistes autour du genre et du fait d’être androgyne. Actuellement, j’apprécie le travail de Delphine Diallo sur la représentation des femmes noires.  Ça manquait au paysage photographique. Depuis des siècles, il y a une célébration des corps féminins mais toujours blancs, formés de telle ou telle manière, avec les canons de beauté d’une époque. Delphine Diallo fait également de l’autoportrait avec un style très récréatif, j’aime beaucoup !

On revient donc sur l’autoportrait qui confère une double posture – être photographe et modèle à la fois. Crois-tu au mythe du photographe solitaire ?

Ah oui, complètement ! (rires) Je crois même que la solitude est propre aux arts visuels. Ça fait très romantique de dire ça, mais quand même, aller dans les arts visuels c’est avant tout pour se retrouver seul(e) face à soi-même et travailler sur soi. C’est aller en soi et voir ce que l’on va sortir de soi-même. Quand je vois mes ami(e)s peintres, ils sont dans une solitude… C’est presque une discipline.

Durant le confinement, tu as réalisé une série d’autoportraits intitulée « Persiennes ». C’était une période créative pour toi ?

En fait, j’ai commencé à les réaliser avant le confinement. Mais pour moi le confinement n’a pas du tout impacté ma pratique habituelle puisque c’est une pratique en solitaire, recluse chez moi, dans un espace intime et domestique. Disons que la série est tombée au bon moment, le fait d’être « claquemurer » derrière les persiennes avec ces faisceaux lumineux qui me tombent sur le corps répondait bien à la problématique de l’enfermement. J’ai beaucoup aimé montrer mon corps en silhouette, sans visage, explorant une certaine sensualité, voire une forme d’érotisme. Toujours dans cette optique de montrer/cacher.

C’est ton dernier projet en date ?

Pas vraiment, car en ce moment je travaille sur des autoportraits réalisés en 2015 que j’avais abandonnés. Je dessine dessus à la palette de manière très pop, en inscrivant les paroles de « He Hit Me » des Crystals. Ce morceau, qui a été beaucoup repris, notamment par Courtney Love, évoque une jeune femme battue par son compagnon. Sur mes photographies, il n’y a que des visages et j’ajoute des bulles comme de la bande-dessinée, pour garder le côté pop voire pop art, sur des paroles très dures : « Il m’a frappée parce qu’il m’aime ».

On revient à cette ambivalence entre la beauté et la violence…

Oui, c’est ça qui m’intéresse. J’espère les publier prochainement.

On ne se lasse pas de faire de lautoportrait ?

Il y a des phases moins créatives. Parfois, je ne faisais que deux photos dans l’année. Déjà parce que la vie te happe très clairement et puis, il faut se digérer de soi-même. Il faut avoir la possibilité de réfléchir sur comment on veut s’incarner parce qu’on a un public, bien sûr. Mais bon. En fait, non. Finalement, ce n’est pas très important. Je me fiche de ça. Je ne m’en lasse pas. 

Pour moi, la photo est cathartique. Je définis mon projet artistique comme existentiel car la photographie me fait du bien, ça me soulage, ça me console de tout. Faire de l’autoportrait m’octroie un espace de liberté. Je ne sais pas si, un jour, j’en aurai marre. Je ne peux pas répondre à cette question pour le moment.

Au début de notre conversation, tu disais que tu te vois vieillir à travers l’autoportrait. Ça fait quoi d’avoir la fresque photographique d’un bout de sa vie ?

Je pense à Roman Opalka, un peintre qui s’est mis à se photographier à la fin de sa vie. Il disparaît dans l’image avec la blancheur de ses cheveux, le front ridé… Ça a aussi du bon de se voir vieillir, évoluer. Ça prouve toute la démarche de l’autoportrait qui s’inscrit dans le temps. Mon travail commence à prendre de la profondeur puisque je l’ai commencé à 20 ans et j’en ai 30 aujourd’hui. Ce qui m’intéresse, c’est ce chemin de vie. Ce n’est pas une lubie de faire de l’autoportrait parce que je n’ai pas de problème avec le fait de vieillir, même par l’image. Peut-être que je me photographierai encore en tant que vieille femme. Allez, à dans 50 ans !


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