Lost Memories : interactions des matières

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Lost Memories n’est pas un court-métrage comme les autres. S’attachant au moindre détail, à la méticulosité des transitions et à l’union parfaite de chaque substance (qu’elles soient visuelles, organiques ou sonores), le film de Mathilde Rachet/Rebecca Jean Mortenson est une danse vertigineuse au cœur de laquelle l’apparence, parfois artificiel, revêt son importance là où on ne l’attend pas.

Les souvenirs défilent, tirés de pellicules usées indiquant cependant les tonalités photographiques de l’œuvre à venir. Le générique de Lost Memories, lent, précis, distille une atmosphère en huis-clos, une intimité dans laquelle, on le sent, va se jouer le drame onirique d’une tragique soirée. Respectant, dès ses premières prises de vue, un format 4/3 lui permettant de prolonger l’effet de ses pictogrammes introductifs, Mathilde Rachet s’autorise d’ores et déjà une digression, dans la forme et dans le temps : tout ce qui est dans le cadre n’appartient qu’à sa propre linéarité, à un monde inédit et que l’on ne croisera plus jamais. Une fermeture de la perspective qui nous incite d’autant plus à nous concentrer sur la photographie, les objets, les peaux, les visages ; puis, à les admirer lorsqu’ils se mélangent en un geste et une osmose parfaites (la poudre se conjuguant aux éclats de glace, puis épousant les pétales d’un bouquet de roses). On pense au cinéma italien, à son art inusable de la mise en scène, de la focalisation sur l’environnement. En sachant que ces souvenirs perdus iront beaucoup plus loin.

La grande majorité des émotions véhiculées par Lost Memories passe par le travail du son, scrupuleux et intégré au montage final comme le narrateur de ces heures étirées et mystérieuses : une cigarette qui se consume, une cravate que l’on desserre, une main frottée sur le tissu d’une jupe… Chaque bruit permet au spectateur d’identifier celle ou celui par qui il est émis, remplaçant alors les visages que l’on ne verra pas, ou de façon floue, si ce n’est celui de l’enfant. Autant d’indices laissant présager des funestes augures attendant l’innocence, tapis dans les plis d’un drap froissé, dans les zones d’ombre bleutée d’une pièce en désordre. Voir, imaginer, enquêter, deviner ; toutes ces hypothèses auxquelles on ne peut que repenser, dès que l’écran devient noir, en analysant émotionnellement les images tour à tour tangibles et subliminales que nous avons enregistrées sans le vouloir. Preuve irréfutable que l’impact de Lost Memories demeure longtemps en nous, nous trouble et nous fascine. L’antithèse de l’amnésie et de cette culpabilité que, plus que tout au monde, on préférerait oublier. Sans succès.

Lost Memories de Mathilde Rachet, à voir sur Vimeo en cliquant sur ce lien.