Vers les sommets ouatés de Lemon Quartet

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Il est difficile de décrire précisément la musique de Lemon Quartet : parfois blues, d’autres fois purement et simplement atmosphérique, elle joue avec notre imagination et se pare de teintes insoupçonnables, d’ambiances cotonneuses et progressives. Crestless est une œuvre en constante création intérieure, mouvante et souple, où la sensualité et le spleen aiment à se cacher pour mieux se retrouver et s’unir.

On sent la cinématographie pleine et consciente de la musique de Lemon Quartet : celle qui s’insinue en nous et se laisse apprécier dans la première lecture auditive de Crestless. Celle de sonorités ne débordant jamais dans les graves ou les aigus. Tout l’art du quatuor américain repose dans cette définition, l’entre-deux parfait parcourant les profondeurs de plaines verdoyantes et les cimes grises de montagnes solitaires. Pourtant, le disque dissimule autre chose. Une étrangeté derrière sa fausse sérénité, une menace grandissante au fil de nappes et d’improvisations dont on ne peut expliquer ni la présence, ni l’impact. Tout ce que l’on ose affirmer, c’est qu’elles provoquent une réaction en nous ; elles nous tourmentent autant qu’elles nous apaisent. Et, plus que tout, elles font renaître des sentiments perdus, oubliés ou rejetés car trop extrêmes et difficiles à montrer.

Axe central de ces sensations retrouvées, « Something Masked » veille et s’apprête à mordre quiconque viendra troubler la quiétude du lieu entre ciel et terre où nous nous sommes réfugiés. Caché dans les échanges du saxophone, de la basse et des sonorités cristallines qui les suivent sans cesse, l’être mystérieux qui observe sans intervenir ne manque cependant pas de se rappeler au souvenir de l’auditeur, lorsque ce dernier paraît s’éloigner de l’impact fulgurant de l’opus. Nous sommes loin de la menace, ceci dit ; mais la sensation diffuse d’une attente, d’une surprise, reste consciente, tant au fil des courants jazz de « Boardwalkers » que le long de la basse motrice des mouvements tendres de « Variation on a Mask » ou de la nostalgie de « Limping Through the Garden ». De plus, en écartant quasiment la batterie de l’équation sur deux titres de velours rouge et noir (« Slanted Blue » et « Dissipating »), Lemon Quartet pose les fondations de l’éclat final « Dry Pot Dream », aux couleurs plus enjouées et libres. Un contrepoint réconfortant et ouvrant de nouvelles voies au projet.

Les fans de films noirs et d’ésotérisme sur pellicule risquent fort de rapidement côtoyer ceux du silence et de la méditation ; Crestless nous incite à nous allonger, à fermer les yeux et à nous laisser happer dans les ténèbres rassurantes d’un album onctueux et duveteux.

Crestless de Lemon Quartet, sorti le 28 février 2020 chez Last Resort.