À bord du rock avec la photographe Claire Desfrançois

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Fruit du hasard, notre rencontre en plein festival ne pouvait que sceller le début de longues conversations mêlant musique et photographie avec Claire Desfrançois, plus souvent référencée « Rock ’n’ Pictures » sur la toile. À côté de sa thèse de chimie, Claire passent tout son temps à traquer les concerts, de Grenoble à Paris en passant par Lyon ou Newcastle, piquant à vif des images dynamiques et des visages bourrés d’émotions inédites que l’on ne peut saisir qu’en live. En ces premiers jours de confinement, on a pris nos claviers pour discuter avec Claire comme il se doit de sa manière de photographier les concerts, de Foals et Arabella, de ses influences, des webzines pour qui elle travaille, de festivals, et bien plus encore !

SWMRS

PUNKTUM : Comment se sont croisées photographie et musique dans ta vie ?

Claire Desfrançois : Un peu par hasard ! J’ai toujours été très fan de musique. J’en écoute tout le temps depuis que je suis petite grâce à mes parents, puis par moi-même. Concernant la photographie, j’ai commencé à être attachée à mon appareil au moment où je suis partie au Japon pour mes études en 2016. J’ai été attirée par la photo de rue et de voyage. En 2018, j’ai eu brutalement cette envie de faire de la photo de concert. Sound Of Brit m’a fait confiance rapidement et c’était parti !

Tu bosses pour trois différents webzines – Sound of Brit, Sound Bites Media et Music’n’Gre. Comment se passe concrètement le travail avec eux ?

Avec Sound Of Brit, on ne chronique que de la musique made in UK. Pour les live report, on a une liste mensuelle partagée, et c’est Chris, l’éditeur, qui gère qui va où en équilibrant entre photographes et journalistes. Pour les autres articles, on est très libres tant qu’on respecte les formats établis. 

Je cherchais un autre média pour écrire et photographier d’autres groupes et ne pas me limiter au Royaume-Uni. Sur Instagram, j’ai sympathisé avec les filles qui gèrent Sound Bites Media, basé aux États-Unis. Ça me permet de m’entraîner à écrire en anglais et j’étais la seule Française à bosser chez eux l’an dernier. 

Quel privilège ! Tu peux évoquer l’actualité musicale française et tout ce qui se passe sur la scène émergente… 

Totalement ! C’est très cool de développer le projet avec Laura, Nicole et Alyssa. Elles me font totalement confiance, c’est super agréable. Et Music’n’Gre, c’est un site grenoblois qui ne parle que de la scène locale. On met en avant les groupes de Grenoble et ses alentours. Niveau organisation, que ce soit les musiciens ou l’équipe, on se voit régulièrement et on se partage les sujets. C’est cool parce que c’est beaucoup plus humain ! D’ailleurs, j’ai rencontré les gars d’Arabella comme ça.

Arabella

Justement, venons-en à ton aventure avec Arabella. En plus de ton activité de photographe et rédactrice pour des webzines musicaux, tu as suivi le groupe de très près en tournée. Comment en es-tu venue à les côtoyer régulièrement jusqu’à devenir leur photographe attitrée ?

Notre rencontre s’est donc faite par le biais de Music’n’Gre. Marion, l’éditrice du site, m’a filé un single à écouter, certaine que j’allais aimer et que je pourrais en faire un article. C’était « Summertime Again » d’Arabella. C’est très britpop et j’ai aimé tout de suite, à fond ! J’ai donc immédiatement accepter d’écrire sur eux. J’ai discuté avec Noé, le guitariste, au téléphone et il m’a invitée à leur release party à Paris dans les mois qui ont suivi. J’y suis allée, et ils ont beaucoup apprécié mes photos. Ils m’ont proposé de venir sur d’autres dates, donc je les ai rejoints au Hard Rock Café à Lyon et à La Source à Grenoble. Puis, ils m’ont à nouveau sollicité quand ils joué à Musilac. Et là, on a commencé un vrai projet visuel entre photos, vidéos et éléments de communication. 

Entre temps, certains moments de vie m’ont permis de me rapprocher du groupe. On s’est croisé à des concerts sur Grenoble et on en a même fait ensemble sur Paris, comme celui de The Kooks. Ils m’ont fait confiance et m’ont directement intégré au groupe. Ils sont super sympas. 

Avec les gars d’Arabella, tu as donc développé des relations autant professionnelles qu’amicales…

C’est ça ! Je croise les gars assez souvent, qu’ils soient sur scène ou dans le public. Récemment, Noé m’a même accompagnée sur l’interview du groupe irlandais Inhaler pour Sound Of Brit !

Ce qu’ils ont aimé chez toi, ce sont tes photos. Ton approche photographique est très moderne, tu photographies principalement les concerts en couleurs et en numérique. C’est un choix qui s’est fait naturellement ?

Oui, complètement. J’avais déjà un reflex sur moi dès que je bougeais. C’était un choix logique de continuer avec, ou en tout cas d’adapter seulement les objectifs aux concerts. J’utilise pas mal la couleur, mais je passe pas mal au noir et blanc aussi. 

Balthazar

Tu alternes facilement entre couleurs et noir et blanc, c’est un choix esthétique qui découle de tes émotions durant le concert ?

Non, en fait, je photographie tout en couleurs. Je passe au noir et blanc en post-production sur Lightroom quand je trouve que ça sert mieux le sujet de la photo et l’ambiance du concert.

En parlant d’ambiance de concert, on croise des photographes aux méthodes très variées : certains shoot très peu, d’autres mitraillent. Certains attendent de s’imprégner de l’ambiance, d’autres foncent directement dans le tas. Comment approches-tu un concert à travers ton appareil ?

Ça dépend du style de musique et de mon degré d’implication émotionnelle. Si c’est très posé et que je connais assez mal le groupe, je vais prendre mon temps et essayer de beaucoup me déplacer pour capter les lumières et les différentes ambiances. D’autre part, si ça bouge beaucoup, je repense aux concerts de Yungblud ou SWMRS, j’essaie de suivre à l’instinct. Enfin, si j’aime vraiment beaucoup le groupe, je shoot moins parce que j’ai tendance à cerner le show et exactement quels moments je veux garder. Je shoot aussi pas mal en nombre de photos.

En fait, tu mesures vraiment tes concerts en fonction de ton rapport aux groupes. Tu te donnes un nombre limite de photos, c’est ça ?

Pas vraiment, même si dans un coin de ma tête j’ai toujours le nombre de photos prises et, surtout, le temps équivalent en post-traitement ! Mais je ne m’interdis jamais de prendre une photo sur le moment. Par contre, à propos de l’ambiance, c’est totalement ça. Ma manière de la capter dépend de mon rapport aux groupes.

« Si ça bouge beaucoup, je repense aux concerts de Yungblud ou SWMRS, j’essaie de suivre à l’instinct. »

Claire Desfrançois
You Me At Six

Tu commences aussi à avoir pas mal d’expérience, car tu as un rythme de concerts assez époustouflant ! On a découvert tes photos sur le compte Instagram que tu alimentes régulièrement. On y trouve beaucoup de photos de groupes pop/rock actuels comme Foals, MNNQNS, Two Door Cinema Club, Fabulous Sheep, Last Train, ou des bandes plus connues telles que Franz Ferdinand ou The Libertines, et bien d’autres ! C’est ce que tu écoutes ?

Si tu demandes à Spotify, il te dira que l’année dernière j’ai beaucoup (trop) écouté Foals ! C’est vraiment un de mes groupes coup de coeur depuis un moment. Et ils nous ont gâtés en 2019 : double album ainsi que quatre ou cinq dates en France ! Ils sont incroyables sur scène. De manière générale, j’écoute du rock anglophone. On va se l’avouer, j’ai une tendance british ! J’aime bien aussi le rock français actuel, qui est en train de monter avec Last Train, MNNQNS, et d’autres. 

Sinon, j’adore découvrir de nouveaux groupes et de nouveaux styles. Par exemple, les British proposent sans arrêt de nouveaux projets. C’est aussi pour le côté découverte que j’aime autant travaillé chez Sound Of Brit et Music’n’Gre. Le deuxième groupe que j’écoute le plus doit être Circa Waves, mais c’est nettement moins connu !

Ton travail photographique est entièrement consacré à la musique. Ton appareil photo apparaît alors comme un outil te permettant de retranscrire en lumière les concerts. Mais as-tu d’autres influences en tête que la musique quand tu déclenches l’appareil ?

En photographie plus généralement, il y a plein d’artistes que j’admire beaucoup, à commencer par Sebastião Salgado, le maître du noir et blanc pour moi ! Ses images sont bouleversantes. Vivian Maier aussi, d’ailleurs. J’ai récemment vu une expo de ses oeuvres à Grenoble, c’était superbe. Je suis restée scotchée devant ses portraits de rue. Une puissance se dégage des gens qu’elles capturent sur pellicule, c’est incroyable. 

Après, ce sont des photographes du domaine musical qui m’influencent. Je pense notamment à une de mes plus grande inspiration, Tom Pullen, qui tourne régulièrement avec Enter Shikari. Il y a  aussi Sarah Louise Benett pour la sobriété et l’émotion qui émanent de ses portraits et de ses photos live, ou Corinne Cumming, pour ses photos mais aussi son engagement pour l’acceptation des femmes dans le milieu. J’aime aussi le travail de Ashley Osborn, particulièrement ses collaborations avec Jessie J et All Time Low. Et les vidéos de Nick Suchak avec Frank Carter & The Rattlesnakes sont très réussies aussi !

Foals

Et toi, alors, c’est quoi le meilleur concert que tu aies photographié ?

Je sors le joker ! C’est super difficile de répondre à cette question… Je n’ai pas le même avis entre le live incroyable à shooter et le meilleur concert que j’ai vu. 

Allez, on déballe le top 3 ?

3 : Arabella à Musilac en 2019. C’est très personnel puisque je les connais bien, mais voir le groupe jouer dans un gros festival comme celui-ci, c’était vraiment cool ! Pour l’expérience de les shooter dans ce contexte, sur une grande scène, pour eux, pour le groupe.

2 : Enter Shikari au CCO de Villeurbanne, à Lyon. Leur esthétique visuelle scénique est incroyable. C’était dans une salle de 400 personnes, blindée, pendant la canicule de juin dernier. Il faisait facilement cinquante degrés à l’intérieur (rires). Un show complètement ouf où on était photographiquement très libres !

1 : Foals à Rock en Seine en 2019. On rentre dans la fosse photo pour les trois dernières chansons. J’ai eu l’impression de rentrer dans une arène. Il y avait une tension incroyable entre le public et le groupe. C’était sauvage. Musicalement, je ne suis pas du tout objective, mais quand ça finit par « Black Bull », « What Wen Down » et « Two Steps Twice », c’est forcément le bordel dans la fosse et sur scène ! Des bêtes de scènes, ces gars. Et visuellement, c’est toujours beau. 

« Je voulais prendre un peu plus de recul en 2020, et shooter moins pour shooter mieux shooter. Sans pour autant renier le plaisir de faire de la photo de concert. »

Claire Desfrançois

Est-ce une nécessité pour toi d’appréhender le concert par la photographie ? Tu fais encore des concerts sans ton appareil ?

C’était le constat que je faisais en fin d’année dernière. Je voulais prendre un peu plus de recul en 2020, et shooter moins pour shooter mieux shooter. Sans pour autant renier le plaisir de faire de la photo de concert. Il ne faut surtout pas que ça devienne une contrainte. 

Donc d’une part, oui la photographie est totalement un moyen d’appréhender le concert. Mais, d’autre part, la musique est toujours importante avec ou sans photo. D’ailleurs, les concerts des artistes que j’aime vraiment beaucoup, je préfère y aller entre amis ou en famille et dans la fosse, sans me soucier de mon matos !

Cheyenne

Je me suis rendue compte que pour des raisons d’organisation spéciale liée au côté industrie de la musique, certains trucs me plaisaient moins et s’ajoutaient à ma fatigue plutôt que m’apporter du positif. Il faut trouver un équilibre entre aller voir plein de choses différentes pour tester, apprendre, se connaître, et ne faire que ce qu’on aime.

Par exemple, j’ai beaucoup appris en allant dans des festivals plus généraux ou à des concerts de pop, de folk, de choses que j’ai moins l’habitude d’écouter. On est jamais à l’abri de belles découvertes musicales ! La scène locale m’a aussi permise de m’ouvrir à plein de choses nouvelles.

Un exemple de découverte improbable ?

De façon générale, j’ai appris à apprécier le metal ! (rires) J’ai aussi beaucoup apprécié Aloïse Sauvage au festival Minuit Avant La Nuit à Amiens alors que d’habitude je suis assez réfractaire au rap. Et mon dernier coup de coeur live en date, c’est Arlo Parks, de la poésie mêlée à de la pop anglaise a priori assez loin de mes goûts rock. Mais j’ai été vraiment touchée par ses titres et son concert à Paris. 

Cage The Elephant

On voit sur Instagram que tu arpentes régulièrement les salles de concerts entre Lyon, Grenoble et Paris. Mais tu fais aussi pas mal de festivals, comme tu les as mentionnés, des monstres comme Rock en Seine, Musilac et Lollapalooza ou des festivals plus petits comme Minuit Avant La Nuit (Amiens) ou Rock’n’Poche (Habère-Poche). Il y a une autre saveur qu’en salle, en festival ?

Oui ! Les gros festivals, j’y vais souvent pour quelques noms ronflants qui me donnent envie. Je songe notamment au Lollapalooza, dont je n’aime pas trop trop l’ambiance général. Mais bon, quand ils mettent Twenty One Pilots, The Strokes, Biffy Clyro et Shame, je me dis que ce serait vraiment bête de passer à côté. 

Mais ma démarche d’aller en festival résonne plutôt avec l’envie de soutenir des projets qui ont un esprit indie. Le côté indie est tellement important ! Je suis allée à Minuit Avant La Nuit à Amiens ou This Is Not A Love Song à Nîmes et tu es sûre d’y découvrir de groupes nouveaux car ces festivals prennent des risques en programmant des noms moins connus. 

« Ma démarche d’aller en festival résonne plutôt avec l’envie de soutenir des projets qui ont un esprit indie. Le côté indie est tellement important ! »

Claire Desfrançois

Côté photo, c’est super intéressant de shooter en festival. Il faut capter l’ambiance générale, mettre en valeur le lieu, shooter en plein jour et sans lumières colorées. C’est aussi un moyen de changer d’exercice.

Ça sent l’été à plein de nez de parler ainsi de festivals ! Mais on ne va pas te demander si tu fais un concert dans les semaines à venir… Pas facile d’appréhender le confinement quand notre quotidien était essentiellement rythmé par des concerts ! Tu as déjà organisé musicalement ta quarantaine ?

C’est l’angoisse ! Ce sont des mesures logiques qu’il faut respecter, mais ça fait un sacré choc. Niveau organisation, je vais pouvoir finir des articles en retard pour les webzines, tu sais ce que c’est ! (rires) Je bosse aussi sur un projet de concerts qui ne concerne pas la photo. Avec un ami, on a lancé une association qui s’appelle Blue Veins Prod, en référence aux Raconteurs, dont le but est de diffusé des concerts. On se veut intermédiaire entre les tourneurs et les salles à Grenoble pour programmer des groupes. On en dira un peu plus très prochainement…

Thirty Seconds To Mars

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