« Je travaille avec mes oreilles » : conversation avec la photographe rock’n’roll Bénédicte Dacquin

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On la croisait régulièrement à l’Aéronef, entre les barrières et la scène, le visage collé à ses appareils photos, des argentiques qui tapent à l’oeil tout comme les photographies qui en résultent ! Après avoir longuement admiré ses photographies de concerts singulières, on a rencontré Bénédicte Dacquin à la Bulle Café, petite salle lilloise dans le quartier Moulins, pour discuter rock’n’roll et pellicule.

Ohmns

PUNKTUM : Es-tu venue à la photographie par le biais de la musique ?

Oui, complètement ! Je suis venue à la photographie très tard et complètement par hasard, mais effectivement par le biais de la musique. Tout a commencé lorsque j’ai rencontré Richard Bellia, un très grand photographe qui a travaillé pour la presse musicale anglaise dans les années 80-90. C’était à l’occasion de son partenariat avec l’Aéronef en 2017. Je ne connaissais absolument rien à la photographie, mais, quand j’étais ado dans les années 90, je m’intéressais aux photos de groupes rock dans les magazines musicaux. Il y avait donc beaucoup de photos de Richard que je connaissais déjà et pour voir son travail de plus près, je me suis inscrite à son atelier à l’Aéronef… qui a été annulé ! (rires) 

Mais, quelques jours après, on s’est croisé au concert de Thurston Moore. Finalement, j’ai eu un cours privé de photographie avec Richard Bellia pendant ce concert ! La semaine suivante, j’ai participé à la préparation de son exposition à l’Aéro. Puis, on a gardé contact et je n’ai plus jamais arrêté la photographie. J’ai tout appris sur le tas, mais ce qui m’intéressait c’était moins la photographie que la musique et toute l’iconographie rock.

Thurston Moore

Tu photographies tous ces groupes sur le vif en concert ou de manière plus posée en backstage, toujours dans ce noir et blanc assez contrasté et très granuleux. Ton travail dégage un parfum authentique de rock’n’roll. D’où ça vient ?

Comme je sors de l’école Richard Bellia, je ne travaille qu’en argentique. Pour moi, l’argentique, c’est la photographie au sens premier du terme, c’est « écrire avec la lumière ». Le noir et blanc répond à une question basique de pellicule. Quand tu photographies un concert, pour des raisons de luminosité, tu exploites à fond la pellicule pour y inscrire la lumière, ce qui fait donc ressortir le grain. Tu ne peux pas pousser autant la pellicule en couleur. 

Ensuite, ce qui est intéressant en concert, c’est bien d’aller figer de l’image en mouvement. C’est tout un exercice d’avoir un modèle qui ne pose pas pour toi et se déplace sans cesse, surtout dans les concerts de rock où ça bouge beaucoup. Le but est d’aller chercher ton image, d’attraper le moment. C’est un peu comme sauter sur un trampoline en tirant à la carabine !

Hors scène, c’est complètement différent. Les gens que tu as vus en concert et qui bougeaient sans trop se soucier de toi, là, subitement, ils posent. Et ils ont beau se tenir immobiles devant toi, l’objectif va être de figer le moment où ils posent le moins. Il faut alors parvenir à obtenir un truc vivant, un peu naturel comme un instant où ils rient, se parlent ou se regardent. C’est beaucoup plus stimulant d’obtenir ce type d’image plutôt qu’un cliché trop étudié et vide. En tout cas, j’ai l’habitude de travailler ainsi, sur le vif, et c’est probablement parce que je viens de la photographie de concert.

« J’ai tout appris sur le tas, mais ce qui m’intéressait c’était moins la photographie que la musique et toute l’iconographie rock. »

Bénédicte Dacquin

Tu travailles à l’argentique en concert. C’est un sacré défi ! Comment fais-tu pour avoir un si bon rendu ?

Ah mais j’en rate plein des photos ! Je suis toujours très contente quand j’ai fait ne serait-ce qu’une bonne image. À force de louper tes photos parce qu’il y avait un spot derrière ou un micro au premier plan, tu intègres des réflexes. Désormais, tu attends que la lumière soit vraiment belle pour déclencher l’appareil, tu fais attention aux détails et à ton cadre. L’argentique te conditionne à être très soigneuse et exigeante, car tu ne vois pas le résultat directement, mais seulement après le développement. En réalité, tu espères avoir réussi ta photo ! C’est un peu une roulette.

À gauche : IDLES • À droite : ShitKid

En effet, avec l’argentique, il y a toujours cette part de hasard…

Oui ! Et je n’ai pas fait d’école de photographie donc j’ai énormément appris sur le tas, en faisant des erreurs. Toutefois, j’ai toujours attiré par les arts visuels. Je pense que l’oeil se forme à force de voir et regarder des choses. Par exemple, je consulte régulièrement le travail de Richard (Bellia, NDLR). Pour moi, c’est une Bible ! Il y a des trouvailles incroyables dans la manière dont il construit ses images. De même, je suis très inspirée par tous ces photographes de la scène rock, que ce soit Pennie Smith, Steve Gullick, Anton Corbijn ou Kevin Cummins. Ils ont chacun leur style et tu peux vraiment prendre le temps d’analyser et comprendre pourquoi leurs images fonctionnent.

Tu viens de mentionner pas mal de photographes de la scène rock anglaise et américaine, mais ton travail ressemble aussi à celui de photographes français comme Renaud Monfourny ou Youri Lenquette. Ils font également partie de tes influences ?

Je connais leurs photographies, mais ce n’est pas forcément mes plus grandes influences. Je me documente de plus en plus en photographie, et désormais ce qui m’intéresse beaucoup, c’est la photographie de rue. Je pense notamment à Vivian Maier. Sa manière de regarder les gens est absolument magnifique. Surtout qu’elle n’a jamais vu ses photos ! (Vivian Maier n’a jamais développé ses pellicules, elles ont été retrouvées et diffusées à Chicago en 2007, NDLR). Des photos très bien composées, prises sur le vif en pleine rue, et dont l’intérêt réside dans l’interaction entre elle et le public. Dans cette lignée, mais avec un côté encore plus cinématographique, j’adore Tom Wood. C’est superbe et, comme Vivian Maier, c’est de la photographie de gens ordinaires. De plus, tu as vraiment l’impression d’approcher une scène de cinéma car il y a une narration qui construit l’image. Impossible de ne pas te demander ce qu’il s’est passé avant et ce qu’il se passe après.

« Figer le mouvement c’est intéressant à partir du moment où tu sais qu’il y a un avant et un après que tu peux fantasmer. »

Bénédicte Dacquin

A travers ces photographies, il y a un lien étroit entre le réel et la mise en scène, tout en étant une démarche documentaire. Je pense surtout au travail de Nan Goldin, dans lequel le côté artistique se mêle complètement au côté documentaire. J’aime également William Eggleston, très inspiré d’Edward Hopper. Chacune de ses images semblent s’inscrire dans une trame narrative. L’image fait un « arrêt sur » dans un mouvement qui s’écoule. Figer le mouvement c’est intéressant à partir du moment où tu sais qu’il y a un avant et un après que tu peux fantasmer.

Ce que tu dis s’applique parfaitement à la photographie de concert, d’une part artistique, d’autre part documentaire. Alors, selon toi, comment rend-on l’atmosphère d’un concert ?

En l’appréciant. Si je suis dans un concert que j’ai l’impression de subir plus que d’apprécier, je peine à le photographier. Ça ne signifie pas que je n’aurai pas de bonnes images, mais la condition ultime reste tout de même d’aimer ce que l’on va voir.

Il faut donc passer par une phase où l’on s’imprègne de l’ambiance…

Exactement. J’ai aussi l’immense chance de pouvoir choisir ce que je vais photographier. Mon premier travail, c’est sélectionner les concerts qui me plaisent pour photographier ce que j’ai envie de photographier. Je travaille beaucoup avec mes oreilles. Après ce défrichage, je suis quasiment sûre d’apprécier ce que je vais voir, et donc de réussir à rendre l’atmosphère. Je ne vais pas photographier quelqu’un parce que c’est la personne en vogue ; je vais photographier ce qui me plaît. Après, il n’y a pas de recette. Pour capter l’ambiance, il faut d’abord la vivre.

Stephen Malkmus

Tu affirmes que tu travailles avec tes oreilles, tu écoutes quoi ?

Beaucoup de rock ! Beaucoup de punk ! (rires) J’écoute énormément de musique et m’intéresse à la scène émergente, principalement en France, en Angleterre et en Belgique. En fait, j’ai eu la chance de pouvoir photographier des gens que j’écoutais déjà adolescente. Par exemple, j’ai photographié Stephen Malkmus de Pavement à Courtrai en juin dernier. J’ai aussi eu l’occasion de photographier Lee Ranaldo, ce qui était pour moi absolument merveilleux parce que Sonic Youth fait partie de mes groupes phares. C’est génial de pouvoir te retrouver face à des gens qui t’ont marquée. Quand j’avais 16 ans, je ne me serais jamais doutée que je les photographierai un jour ! 

J’écoute aussi certains groupes depuis seulement un ou deux ans… Surtout des groupes issus de la scène britannique qui foisonne en ce moment. Je pense à Fat White Family, que j’ai vu et photographié plusieurs fois et que j’aime énormément. C’est une tuerie sur scène ! De même pour Warmduscher et Shame, qui sont très chouettes. Je vais régulièrement à Londres où je suis le label Speedy Wunderground, qui permet à pas mal d’artistes comme Black Country, New Road ou Squid de se faire connaître. À Londres, il y a une scène ultra dynamique, en pleine ébullition. En France, on vit aussi l’éclosion d’une scène post-punk intéressante avec des groupes extraordinaires. Je pense notamment aux Pyschotic Monks, ils sont formidables ! 

« Pour capter l’ambiance d’un concert, il faut d’abord la vivre. »

Bénédicte Dacquin

Tes clichés dégagent une esthétique très rock/punk véritablement liée à ce que tu écoutes. Mais as-tu déjà photographié des artistes qui n’ont pas du tout cette identité visuelle ?

Oui, j’ai photographié quelqu’un qui n’a pas du tout une identité punk, c’est Bertrand Belin. J’allais dire que je le trouve très punk ! C’est un peu une connerie car il n’est pas punk, mais il a une finesse d’écriture et il est très subversif. Et ce qui me plaît dans l’identité rock et punk, c’est bien le côté subversif. J’apprécié énormément Bertrand Belin, même si c’est assez éloigné de ce que j’ai l’habitude de photographier. Mais je n’ai pas l’impression que les photos que j’ai faites de son concert dépareillent de ce que je fais d’habitude puisque, finalement, c’est le même oeil qui regarde. Tu peux très bien aller voir quelque chose qui va pas être étiqueté punk et en sortir une image qui sera pas loin de ce que tu fais quand tu vas voir un concert punk.

Bertrand Belin

Allez, lançons la question qu’on attend toutes et tous impatiemment : quel est le meilleur concert que tu aies photographié ?

(après quelques secondes de réflexion) C’était un groupe extra que j’ai vu ici à la Bulle Café, The Ex. C’est un groupe hollandais anarcho-punk qui a débuté dans les années 80. Ils ont énormément travaillé dans des formations parallèle, en lien avec d’autres styles musicaux comme musique africaine. Ils sont donc très ouverts, très éclectiques. Ils ont une identité indépendante indestructible et ce sont des musiciens exceptionnels. Je les suis depuis longtemps et ils comptent vraiment pour moi. 

Sinon, ma meilleure rencontre c’est sûrement Steve Ignorant de Crass que j’ai vu à Bruxelles il y a deux ans et qui avait gentiment accepté que je le photographie hors scène. C’est un des premiers portraits que j’ai fait avec mon Hasselblad, mon appareil photo moyen format. C’est quelqu’un qui comptait tellement pour moi quand j’avais 19 ans, car j’écoutais beaucoup Crass à ce moment-là.

Mais ça existe encore Crass ?!

Ce n’était pas dans le cadre de Crass, il continue sous le nom de Steve Ignorant avec son projet Slice of Life. Il reste en lien avec l’héritage de Crass. C’était l’une de mes meilleures rencontres.

À gauche : Steve Ignorant • À droite : The Ex

Et quel est le groupe que tu rêverais de photographier ?

Les Beatles ! (rires) Bon, ça risque d’être compliqué. En fait, il y a beaucoup de groupes que j’aurais adoré photographier à l’époque où il fallait les photographier. J’adorerais voir Einstürzende Neubauten, un groupe arnacho-punk industriel allemand, même si maintenant ils ont beaucoup évolué. Ils sont partis dans des mélodies très raffinées et très sophistiquées, et un rapport très particulier au bruit. Par exemple, ils ont bossé avec des marteaux piqueurs, des trucs très inventifs. Ça devait être une expérience de les voir quand ils travaillaient avec des machines d’ateliers ! J’aimerais beaucoup les voir sur scène aujourd’hui, mais c’est vrai que c’est pas forcément… ça a peut-être une autre saveur. 

En parlant de la saveur d’une autre époque, aurais-tu un souvenir particulier à partager ?

Ce que je peux te raconter, c’est l’anecdote de la photo que je n’ai pas faite. En juillet 2018, The Cure donnait un concert à Hyde Park pour les 40 ans du groupe. J’étais à Londres à ce moment-là avec Richard Bellia, qui clôturait l’exposition consacrée à ses photos de The Cure qu’il suit depuis leurs débuts. Dès notre arrivée, on croise Robert Smith mais Richard ne l’aperçoit pas, donc je lui signale. Quand Richard l’a interpellé, Robert s’est retourné, et il a juste dit « Richard… » avant de le serrer dans ses bras. Ils sont restés comme ça un moment, c’était une accolade sincère, sans un mot. De là où j’étais, je voyais très bien le visage de Robert qui, malgré la nuit, était superbement éclairé par un lampadaire. Il y avait quelque chose de vrai, de présent. Une belle photo à faire. J’avais mon appareil Contax en main. J’ai vraiment hésité à prendre une photo mais l’idée m’a mise mal à l’aise. C’était quelque chose de privé, qui leur appartenait. Donc j’ai attendu. Bon, j’ai un peu regretté. Il y a de belles photos tirées de moments privés forts, cette vérité constitue une partie de leur beauté. Mais, aujourd’hui, je pense que le fait de m’être empêchée, c’est très bien aussi. Tout n’est pas à photographier. Et cette image je la garde en moi, en mémoire. Elle restera dans mon répertoire d’images personnelles.

À gauche : Fontaines DC • À droite : black midi

Après toutes ces rencontres avec les groupes que tu admires, notamment en backstage, penses-tu que le photographe de concert a une relation privilégiée avec les artistes ?

Je croise certains artistes plusieurs fois, mais on n’en vient pas à se connaître. On se reconnaît. Et c’est très différent. Il faut savoir rester à distance. C’est un truc très important parce que le photographe de concert n’est pas là pour envahir les gens. Ça peut devenir vite intrusif d’aller en backstage, là où les groupes décompressent. Je n’ai pas envie de dire que des liens se tissent, toutefois, à force de se croiser, il y a des interactions qui naissent. Tiens, je viens d’y repenser, il y a une personne que j’adore photographier et qui est un modèle extraordinaire, c’est Sebastian Murphy des Viagra Boys ! Il est tellement naturel, cru, présent et sur scène, il est très sauvage, alors qu’en backstage, il est docile, poli et d’une gentillesse incroyable. Mais il ne met aucun filtre. Le photographier a été une expérience épuisante ! J’y ai passé cinq minutes et j’avais l’impression d’être complètement vidée parce qu’il est tellement présent que tu es happée par l’image. Dès qu’il regarde l’appareil, il se passe un truc ! On s’est revu plusieurs fois par la suite. En tout cas, le but du photographe de concert n’est certainement pas de s’infiltrer dans les loges pour pénétrer dans l’intimité des groupes. Parfois, le fait d’avoir photographié des gens en coulisse donne l’impression au spectateur qu’on entretient une relation étroite…

Une relation étroite mais tout aussi éphémère dans ton cas…

Oui, c’est ça, en réalité c’est un rapport de surface. Tout va très vite, tu as cinq minutes, tu prends ta photo et tu te casses. Ton image donne alors l’impression qu’il y a un lien privilégié entre le photographe et les musiciens. Mais c’est pour ça que les gens aiment bien les photos backstage. Ils projettent mille et une idées, notamment celle du photographe qui passe trois heures dans les loges pour saisir la bonne photo… Alors que ce n’est absolument pas le cas ! Les rapports privilégiés, il n’y en a pas à proprement parler. Le lien, c’est la photographie. C’est elle qui va rester.

« Les rapports privilégiés, il n’y en a pas à proprement parler. Le lien, c’est la photographie. C’est elle qui va rester. »

Bénédicte Dacquin

Sachant que tes photographies sont en argentique, comment les diffuses-tu ?

Après le développement, je fais des tirages. Puis, je cherche à les vendre et les exposer. Actuellement, mes deux photos de Sebastien Murphy et Jonathan Bree sont accrochées sur la mezzanine de l’Aéronef, dans la grande salle. Sinon, j’utilise beaucoup les réseaux sociaux, notamment Facebook et Instagram. 

Black Country, New Road

Il t’arrive de répondre à des commandes ?

Bien sûr ! Quand des groupes me sollicitent pour couvrir leurs shows, je suis très accessible. À l’inverse, je contacte beaucoup de groupes que j’aime pour faire des séances photo avec eux. Il m’arrive aussi de bosser pour des festivals. L’année dernière, j’étais photographe hors scène au Sonic City Festival de Courtrai, c’était super ! Les deux curateurs étaient Cate Le Bon et Shame, qui ont fait venir plein de groupes que j’adore de la scène émergente londonienne, comme Squid, PVA ou Black Country, New Road. Par la suite, ma photographie de Black Country, New Road a été publiée dans Les Inrockuptibles pour présenter leur label londonien, Speedy Wunderground. C’est formidable, surtout quand ça fait partie des groupes qui te tiennent à coeur…

En effet, quelle reconnaissance ! Autant pour toi que pour le groupe. On te retrouve dans quels concerts prochainement ?

D’ici quelques heures à l’Aéronef, avec Warmduscher, Prettiest Eyes et LIFE. Bon, après, je t’avoue qu’il y en a plein… Je serais ravie de voir L7 à l’Aéronef, en juin. J’attends impatiemment Adam Green au Grand Mix, aussi ! Enfin, tu t’en doutes, j’ai un calendrier spécifique dédié uniquement aux concerts et il est assez chargé ! (rires)

Warmduscher

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