Impulsion Collective expose dans les rues d’Amiens

Publié le par

Briques rouges et nuages gris entre Paris et Lille, Amiens est récemment devenue le terrain d’Impulsion Collective, un noyau de photographes locaux, nationaux et internationaux. Plaidant pour davantage d’espaces dédiés à la photographie, ces artistes ont collé leurs propres oeuvres sur les murs de la capitale picarde. Rencontre avec B., à la tête du projet, pour évoquer le coup d’envoi de cette édition zéro, un essai déjà marqué.

à gauche : Simon Lefebvre • à droite : Anne-Laure Maison

PUNKTUM : Quelle impulsion vous a conduit à mener ce projet  ?

B. : On est parti de plusieurs constats. À Amiens, il y a des street artists, des tags, quelques références picturales mais rien sur la photographie. C’est dommage car il y a pas mal de photographes mais on ne voit jamais leur travail ! Malgré le festival des Photaumnales [organisé par Diaphane, NDLR] aucune salle d’exposition n’est entièrement dédiée à la photographie. Notre décision a été prise cet été, par impulsion. On avait déjà engrangé l’expérience du premier confinement, mais aujourd’hui cette crise sanitaire perdure. Il est impossible d’avoir une salle d’expo ou de faire des événements donc on expose dans la rue pour continuer d’exister et être au plus proche du public.

On fait un focus sur les photographes exposé.e.s ?

Bien sûr ! Impulsion Collective expose des photographes amiénois, parisiens, nationaux et internationaux – canadiens et iraniens notamment – avec des styles très différents. Thomas Lhomme c’est les voyages tandis que Ehsaneh Noaparast c’est du reportage dans son propre pays, l’Iran. Simon Lefebvre se situe entre les portraits de mode et les paysages, il est fou de montagne. Dans la même veine, Aurélien Buttin oscille entre photographies lifestyle et voyages. Quant à Megan Laurent, elle s’inscrit plutôt dans la photographie plasticienne. Peut-être un peu comme Le Massi, Elea Jeanne ou Sylvain Barberot, qui travaille à partir d’albums de famille qu’il rend anonymes. On retrouve également des artistes comme Anne-Laure Maison et Jacqueline Cuts qui pratiquent le collage photographique. Le projet Human Soul s’inscrit aussi dans cette démarche avec des collages géants.

crédit : Thomas Lhomme

Ces photographes proposent des univers très divers. Quel point commun les rassemble ?

La photographie. L’objectif est d’étaler un paysage photographie afin de montrer la diversité du medium. Il est multiple, coloré, noir et blanc, imbriqué ou unifié. Ce n’est pas une exposition thématique, on voulait absolument éviter ça. Les thématiques enferment les photographes, parfois contraints de modifier leur travail pour correspondre à un cadre pré-défini. À l’inverse, Impulsion Collective offre une carte blanche totale.

On constate une vraie volonté de rassembler l’énergie de ces photographes pour promouvoir la photographie, une pratique plutôt solitaire. Voulez-vous montrer cet art visuel sous un autre angle ?

Impulsion Collective a été lancé par A. et moi-même. On souhaite rester anonymes et parler au nom du collectif parce qu’exposer dans la rue est considéré comme illégal, mais surtout parce qu’on refuse la figure du commissaire d’exposition qui s’arroge parfois toute la couverture de l’expo. Impulsion Collective est entièrement dédié aux artistes et à leur création.

« Impulsion Collective offre une carte blanche totale. […] L’angle nouveau c’est d’emmener la photographie dans la rue. »

Pour revenir à ta question, il est donc central pour nous de donner de la visibilité à ces photographes. Souvent, ils ont envie de mettre en avant leurs oeuvres mais par manque de temps ou d’idées, ils peinent à se lancer. Impulsion Collective est là pour fédérer ce projet, trouver des artistes, les réunir, puis nous coordonnons l’événement. L’angle nouveau c’est d’emmener la photographie dans la rue.

Sachant qu’il n’y a pas de thématique globale, ces photos existaient-elles avant l’initiative du collectif ?

Oui, et si le projet perdure, je pense qu’on n’imposera jamais de thématique. B. et moi sélectionnons des photographes en croisant nos réseaux, et parce qu’on considère que de leurs travaux émanent un intérêt esthétique, une démarche et des images qui fonctionnent. Des images fortes qui interpellent et attraperont les passants dans la rue. Je songe notamment à la photo rouge de Elea Jeanne ou aux collages de Sylvain Barberot.

à gauche : Elea Jeanne • à droite : Sylvain Barberot

Vous qualifiez ce projet de «  sauvage  », «  libre  », «  éphémère  ». C’est un acte politique pour vous, Impulsion Collective  ?

Oui et non. Faire de la photo, avoir une démarche et un projet c’est un acte politique. Mais nous ne défendons pas de position politique particulière. Nous ne sommes pas contre la mairie ou les acteurs culturels en place aujourd’hui. En revanche, Impulsion Collective pointe du doigt un manque d’espace pour les photographes sur le territoire amiénois. Si Amiens a autant d’artistes qui font des choses biens, tiennent un vrai propos et sont parfois représentés par des galeries, alors la ville se doit de les promouvoir. On ne veut pas « corriger » les politiques mais les réveiller. 

En France, les politiques culturelles cherchent souvent à « valoriser le territoire ». Elles se trompent de combat. Ce n’est pas aux artistes de faire l’animation du territoire. Eux ils travaillent, cherchent à développer leur pratique. Les villes doivent permettre aux pratiques artistiques d’éclore en leur laissant des cartes blanches.

« Impulsion Collective pointe du doigt un manque d’espace pour les photographes sur le territoire amiénois. On ne veut pas « corriger » les politiques mais les réveiller. »

Par exemple, à Amiens, la politique culturelle est orientée sur le patrimoine. On met en avant les hortillonnages [jardins sur l’eau, NDLR] et la cathédrale, ce qui est très bien. Mais qui s’occupe de la culture jeune ? Et de la culture de l’image ? Il n’y a pas grand chose. Récemment, on a vu naître des tentatives comme le parcours d’art contemporain ou des initiatives dans des salles d’expos qui touchent trop peu de publics. Aujourd’hui, il faut faire de l’événement artistique dans la rue, au plus proche des gens.

crédit : Aurélien Buttin

Pensez-vous que l’exposition dans la rue est un moyen de dénoncer la « muséification » de la photographie ?

Un ami m’a dit que nous avions « accroché des oeuvres d’art dans la rue ». J’étais très touchée car j’interprète les photographies du collectif comme des oeuvres abouties. Oui, nous avons besoin de musée pour la photo car ça prouve que l’institution la reconnaît. Mais il faut aussi démocratiser concrètement l’accès à la culture photographique. Certains photographes que nous avons contactés refusent d’exposer dans la rue, ils estiment que ce n’est pas la place de leurs oeuvres et leur choix est tout à fait respectable. Nous n’avons pas d’avis tranché sur la question. Impulsion Collective est une réponse à l’urgence d’exposer des artistes qui n’ont pas d’autre espace d’expression.

Quel rapport entretient Impulsion Collective avec le street art ?

À la base, c’est mon ami B. et moi-même qui avons lancé l’idée du collectif. Je suis plutôt issue de la photographie contemporaine, que j’ai découvert par le biais de mes études d’Histoire de l’Art et les musées. À l’inverse, B. baigne dans une culture très street. Nos deux visions s’entremêlent pour fonder Impulsion Collective et réunir des oeuvres exigeantes toutefois accessibles à tous les publics. Même si leur démarche nous inspire, on ne cherche pas à prendre la place des graffeurs. On est une alternative.

Et vous avez des retours du public ?

Oui ! Très positifs, genre « ça anime la rue » ou « ça donne d’autres images à voir ». On a juste reçu une critique négative car on a collé une photo sur un graffiti quasiment effacé. Un fan de street art nous en a voulu. Il y a très peu d’espaces à Amiens pour coller, entre les murs en briques et les murs imbibés de colle où rien ne tient. Certaines de nos oeuvres ont aussi été recouvertes.

à gauche : Ehsaneh Noaparast • à droite : The Human Soul Project

Oui, vous me disiez en aparté qu’une photographie de Simon Lefebvre a été recouverte. Comment vous sentez-vous ?

C’est dommage. Mais ça fait partie du jeu. Les artistes connaissent les aléas du projet urbain. La rue a son propre rythme de vie. Il y a des photos tagguées, abîmées, arrachées. Il faut l’accepter.

Parvenez-vous à avoir de la visibilité malgré le confinement ?

Le confinement donne une autre lecture des images. Avant les gens se baladaient comme ça, parfois un peu rapidement. Maintenant, ils font leur promenade d’une heure et prennent le temps d’observer ces nouveaux éléments du paysage urbain. On reçoit même des photos de gens qui découvrent les oeuvres comme une surprise.

Racontez-nous un peu les coulisses ! Comment s’est déroulé le collage ?

C’était sportif ! (rires) B. et moi sommes allés coller pour les artistes. Le premier soir, on a fait vingt kilomètres à pieds. Entre le matériel à porter, certains spots blindés de monde donc on a changé, puis coller et recoller, c’était un peu la souffrance !

« Le confinement donne une autre lecture des images. »

Vous aviez repéré des spots spécifiques dans Amiens ?

On a surtout investi le centre-ville. En respectant les résidences et les instituions, il restait finalement peu d’espaces nus. On a quand même collé sur les murs de la fac de droit, de la fac d’art et de l’ESAD (École Supérieure d’Art et Design). Ce sont des points stratégiques car on imagine susciter la curiosité d’élèves en art.

Tout à l’heure, vous nous confiiez que le collage dans la rue était illégal. Ça fait quoi de braver les interdits ?

C’est vrai que l’adrénaline monte avant d’aller accrocher ! Mais on pensait qu’on serait plus embêté que ça. On a collé de nuit comme de jour. Parfois, des passants venaient même nous soutenir. Donc, certes, ça reste un délit mais c’est toléré. 

à gauche : Jacqueline Cuts • à droite : Megan Laurent

Vous considérez cette première expérience comme une édition zéro. Qu’envisagez-vous pour la suite ?

En effet, cette édition zéro est un essai, un lancement. On veut structurer le collectif pour la suite, en montant une asso par exemple. Ça nous permettrait d’être moins dans l’illégalité et dans le secret. Mais on continuera à créer des surprises urbaines pour les habitants.

À part la rue, le seul endroit où on peut voir les photos d’Impulsion Collective, c’est sur Instagram. Pourquoi ce choix ?

Parce que c’est LA plateforme des artistes et des gens curieux de l’image. C’est également le réseau social qui parle le plus aux jeunes. Facebook est vieillissant et met beaucoup moins en valeur l’image. Le meilleur média est Instagram. Les hashtags permettent de répertorier nos travaux et les identifications établissent un lien direct entre les artistes et le public. 

Est-ce la première fois qu’un collectif de photographes s’expose à même la rue dans Amiens ?

Ça fait dix ans que je vis à Amiens, j’ai vu pas mal de graff mais jamais de photographies en tant que telle sur les murs de la ville. Je ne sais pas si cela a été fait avant, mais Impulsion Collective se présente vraiment comme une forme alternative, nouvelle, un street art photographique ! 

crédit : Le Massi


Retrouvez Impulsion Collective sur INSTAGRAM

Découvrez les photographes exposé.e.s : Thomas LhommeEhsaneh NoaparastSimon LefebvreAurélien ButtinJacqueline CutsElea JeanneLe MassiAnne-Laure MaisonMegan LaurentSylvain BarberotHuman Soul Project