« Histoire d’un regard » de Mariana Otero : sur les traces du photographe Gilles Caron

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Dans son nouveau documentaire, Histoire d’un regard, la réalisatrice Mariana Otero sonde méticuleusement la carrière du photographe de guerre français Gilles Caron, disparu en 1970 au Cambodge. Loin des biopics traditionnels, la réalisatrice française fouille les archives, récupère des planches contacts, assemble chronologiquement les clichés, non seulement pour ponctuer la vie du photographe de ces événements marquants, mais surtout pour examiner le processus qui amenait Gilles Caron à déclencher son appareil photo

D’emblée, Histoire d’un regard se pose sur la disparition inexplicable de Gilles Caron en pleine guerre du Vietnam. Un trou, une absence, une porte que l’on ne peut refermer. Il n’y a aucune trace de lui sur les lieux du drame, au Cambodge, et tout ce qui fait corps désormais, ce sont ses photographies. À la caméra, Mariana Otero les explore minutieusement comme on mène une autopsie. Elle invite, d’une part, d’autres mémoires à s’y confronter, que ce soit Marjolaine Bachelot Caron, la fille du photographe, Robert Pledge, journaliste ayant collaboré avec Caron, ou encore l’historien spécialiste du Proche-Orient et de la photographie, Vincent Lemire. D’autre part, à travers la voix-off qui tutoie ouvertement le sujet du film, la réalisatrice réfléchit elle-même sur sa position d’enquêteuse. Il ne s’agit en aucun cas pour Mariana Otero de se hisser en maîtresse du documentaire, mais véritablement de mêler son regard à celui de Gilles Caron pour mieux percevoir sa vision du monde.

Il ne s’agit en aucun cas pour Mariana Otero de se hisser en maîtresse du documentaire, mais véritablement de mêler son regard à celui de Gilles Caron pour mieux percevoir sa vision du monde.

Parcourant les planches contact, le documentaire s’attarde sur mai 68, la guerre des Six Jours, le conflit nord-irlandais, la guerre du Vietnam ou encore la famine causée par la guerre du Biafra (guerre civile au Nigeria). Outre le fait de présenter Gilles Caron comme témoin essentiel de son époque, Histoire d’un regard questionne sa méthode de travail et sa place de photographe de guerre. Qu’en est-il de la soi-disante objectivité du photographe-reporter ? Est-il le complice ou le dénonciateur ? Comment rester indemne face à de telles atrocités ? Des lettres lues en voix off et des enregistrements grésillants sur cassette laissent Gilles Caron évoquer l’horreur, l’insoutenable et surtout le sentiment d’impuissance au milieu de la chair, du sang, de l’épouvantable au nom de l’absurde. Pourtant, ses clichés font désormais partie de ceux qui fondent la mémoire de l’Histoire. 

Il peut paraître toujours étonnant de parler de photographie (médium fixe) au cinéma (médium mouvement). Toutefois, les deux domaines sont on ne peut plus liés depuis leurs débuts. La photographie est le principe même du cinéma : les images fixes s’enchaînent à une vitesse voulue pour se mouvoir et raconter une histoire. Par l’angle de son documentaire, Mariana Otero parvient avec succès à révéler la démarche photographique de Gilles Caron, qui s’acharnait à déclencher l’appareil jusqu’à obtenir la bonne photo. Mis bout à bout à l’instar d’un Chris Marker, ses clichés deviennent récits. Par le biais du cinéma, la réalisatrice analyse finement la construction d’un regard.


Histoire d’un regard de Mariana Otero. Au cinéma depuis le 29 janvier 2020.