Godzilla et le cinéma américain

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Alors que la rencontre entre le monstre sacré japonais et le singe géant le plus connu du 7e Art explose tous les records pour un film sorti en pleine pandémie, il était temps de revenir sur les origines d’un rendez-vous proche d’être manqué entre Godzilla et l’industrie hollywoodienne, mais que deux réalisateurs ont réussi à élever au rang de blockbuster intelligent et visuellement explosif.

crédit : Warner Bros / Legendary Pictures

J’ai vu une grosse bête

1998. Artisan capable du meilleur (Le Jour d’Après, Midway) comme du pire (2012, 10 000), Roland Emmerich s’attaque sans crier gare à un sujet de poids : le roi des Titans, Godzilla lui-même. Précédé d’une bande-annonce laissant espérer le meilleur en termes de film bourrin à la destruction massive assurée, le résultat ne se contentera que d’un maigre hommage à la créature phare de la Toho (maison de production à l’origine de ses premières aventures et de ses multiples suites), assénant deux heures durant ses clichés appuyés (les membres français de la DGSE portés par un Jean Reno visant surtout le cacheton facile ; la pseudo-morale écologiste usée jusqu’à la corde ; les bébés lézards sortis tout droit de Jurassic Park), malgré quelques moments de bravoure bien sentis et efficaces (l’arrivée de Godzilla à Manhattan, la poursuite en hélicoptères entre les immeubles). Dommage pour ce qui s’annonçait comme une trilogie mais qui, du fait de sa très mauvaise réception par le public et la critique, se terminera en série animée dérivée très rapidement oubliée, elle aussi. Malgré tout, le flop du réalisateur de Stargate aura le mérite de porter les germes d’une renaissance : celle du monstre sur les écrans nippons, la Toho se lançant dans la conception de nouveaux épisodes modernes du souverain incontesté du kaiju eiga (« film de monstres » en version originale). Six opus en cinq ans. Rien que ça.

Résurrection

Devant le fiasco provoqué par la vaine tentative d’Emmerich, la réconciliation entre Godzilla et les gros studios américains paraissait impossible, le genre étant culturellement accroché à l’artisanat japonais à grands renforts de costumes en latex et de villes miniatures en polystyrène prêtes à être démolies au fil de scénarios sans queue ni tête. D’autant plus que les origines de la bête étaient un formidable pied-de-nez revanchard envers les armées de l’Oncle Sam, Godzilla étant le fruit d’essais nucléaires lui offrant une taille et une force démesurées. L’exorcisme d’Hiroshima dans sa plus fascinante splendeur, ce qui rend toute velléité de remake inutile, voire déplacée, de l’autre côté du Pacifique. Il faudra attendre seize ans et, surtout, le talent indéniable d’un jeune réalisateur trop rare, pour que l’expérience se reproduise, mais plus du tout sous les mêmes auspices.

Ne sombrant jamais dans la débauche visuelle ou l’exagération, conservant le suspense au point de se le voir reproché (beaucoup ont critiqué, à tort, le fait de ne profiter d’un véritable combat entre les monstres que dans la dernière partie du long), Gareth Edwards expose au public son regard, sa perception des événements comme si tout passait par le prisme d’une caméra à l’épaule ou, mieux encore, des yeux des victimes potentielles du désastre.

Fort de son magnifique et poignant Monsters sorti en 2010, le Britannique Gareth Edwards décide, pour son nouveau projet, de parfaire son expérience de metteur en scène et de concepteur d’effets spéciaux en se mettant au service d’une relecture personnelle du mythe. Dissimulant son intrigue jusqu’à l’extrême limite, ne laissant filtrer que quelques images et informations sur le produit fini, Edwards se plonge à corps perdu dans la réalisation de « son » épisode du futur MonsterVerse (série de films réunissant aussi bien Godzilla que Kong et leurs ennemis). Malin et sûr de lui, il sème même le trouble en balançant un teaser choc de deux minutes composé de la légendaire scène du saut en parachute et en ne montrant que quelques millisecondes de son monstre, que ce soit à travers les lunettes de protection d’un des soldats avant son atterrissage ou derrière la poussière de bâtiments détruits. Dans l’imaginaire collectif, Godzilla version 2014 se réduira à l’apparition de l’animal titanesque et à sa traque par les forces mondiales, tandis qu’il détruira aisément toutes les cités modernes qui traîneront sur son passage. Un inoffensif défouloir, en quelque sorte. Suivi d’un trailer dans lequel notre dinosaure contemporain apparaît à nouveau seul (y compris lors de l’une des scènes-pivots du film), comme ce sera également le cas sur l’affiche, le travail d’Edwards offre le sentiment de suivre une logique toute tracée faisant la part belle aux effets numériques et autres pétarades, sans s’occuper le moins du monde d’une quelconque logique scénaristique. Raté : trois jours avant sa sortie officielle, la superproduction de Warner Bros et Legendary Pictures introduit les futurs ennemis de leur protégé, un couple de MUTOs (Massive Unidentified Terrestrial Organism, ou Mutant Ultime Terrestre d’Origine inconnue pour sa variante hexagonale) dont le prédateur-alpha devra empêcher la reproduction afin de protéger le monde entier. De destructeur sans morale, Godzilla devient sauveur de l’humanité et parvient à renverser la balance, le spectacle passant rapidement d’œuvre lambda à objet filmique non identifié attisant la curiosité de milliers de spectateurs. Lors de son premier week-end d’exploitation, Godzilla se hissera au sommet du box-office US, engrangeant pas moins de 93 millions de dollars en quarante-huit heures. Il finira sa course en salles sur un magnifique 529 millions de dollars au classement mondial, pour un budget de départ de 160 millions. De quoi rentabiliser et annoncer le début d’une nouvelle ère grâce au MonsterVerse, bien que cela ne soit absolument pas dû au hasard.

En effet, Gareth Edwards a su dompter l’animal en filmant la quasi-intégralité de l’action à hauteur d’homme. Ne sombrant jamais dans la débauche visuelle ou l’exagération, conservant le suspense au point de se le voir reproché (beaucoup ont critiqué, à tort, le fait de ne profiter d’un véritable combat entre les monstres que dans la dernière partie du long), il expose au public son regard, sa perception des événements comme si tout passait par le prisme d’une caméra à l’épaule ou, mieux encore, des yeux des victimes potentielles du désastre. Ainsi placés au cœur de l’affrontement, les spectateurs sont littéralement happés et immergés dans les ruines, sentant quasiment les flammes leur brûler le visage, la sueur sur leurs fronts ou les cendres autour d’eux. Sans avoir recours à une post-conversion 3D qui lui sera pourtant appliquée (pour un résultat illisible et largement en-dessous de la version 2D), ce chef-d’œuvre de fantastique apocalyptique démonte les clichés du film d’action (caméra frénétique, surenchère nauséeuse de séquences-chocs) en accordant au blockbuster une formidable valeur humaniste. Sans conteste l’un des meilleurs kaiju eiga de toute l’histoire du 7e Art, Godzilla cuvée 2014 est le maître-étalon d’une nouvelle narration mise au service des sensations fortes à gros budget (et que Matt Reeves avait d’ores et déjà introduit à la perfection par la porte usée et quasiment dégondée du found footage grâce à son exemplaire Cloverfield en 2008). Gareth Edwards confirmera tout le bien que l’on pense de lui en s’attelant à Rogue One : A Star Wars Story (et sa bataille spatiale finale gravée dans toutes les mémoires), avant de disparaître et de se faire attendre de ses fans du monde entier. Tout semblait bien parti. Pourtant…

Tohomachie

Kong : Skull Island (2017) confirme aux studios que le bestiaire initié par Gareth Edwards peut rapporter gros. Le retour du gigantesque primate amasse rien de moins que 566 millions de dollars au box-office mondial, dépassant ainsi son prédécesseur sans jamais essayer de marcher sur ses plates-bandes ou d’appliquer une recette visuelle et scénaristique ayant tout du plagiat ou de la facilité. Forts de ces exploits sur grand écran et dans leurs trésoreries respectives, Warner Bros et Legendary Pictures lancent la production de Godzilla II : Roi des Monstres, dont l’arrivée est calée à mai 2019. Les rênes sont confiés au très doué Michael Dougherty, scénariste pour Bryan Singer (X-Men 2 et Superman Returns) et dont les premiers pas dans l’horreur ont reçu tous les honneurs possibles et imaginables grâce aux hautement recommandables Trick ‘r Treat (2008) et Krampus (2015), relectures à la fois spectaculaires, osées et corrosives de deux des grands événements annuels de la culture mondiale (Halloween pour le premier, Noël pour le second). L’identité visuelle du metteur en scène dans ses travaux précédents, accompagnée d’une bande-annonce dont les tonalités bleutées et la réorchestration du « Clair de Lune » de Debussy par Imagine Music magnifient l’œuvre à venir, laissent augurer d’un grand spectacle subtil et, plus que tout, à la hauteur des deux opus précédents.

Malgré de réels moments de bravoure aptes à demeurer gravés dans l’inconscient collectif, Godzilla II est un pur film de studio dans lequel Michael Dougherty se noie, certainement abruti par les exigences de producteurs adeptes du « bigger and louder ».

La déception n’en est que plus grande. Malgré de réels moments de bravoure aptes à demeurer gravés dans l’inconscient collectif (le Godzilla nucléaire, seul à même de sauver la mise ; la première utilisation de l’Orca sur Mothra), Godzilla II est un pur film de studio dans lequel Dougherty se noie, certainement abruti par les exigences de producteurs adeptes du « bigger and louder ». Beaucoup de maladresses, notamment esthétiques (King Gidorah ressemble à la version « triplés » de Smaug ou des dragons de Daenerys, Rodan fait peine à voir avec son physique de ptérodactyle de série B), ainsi qu’une musique pompière et tonitruante métamorphosent les légendes en bêtes de foire, ce qui rend la pilule d’autant plus dure à avaler. Chute des recettes dans le monde entier –  surtout sur le sol américain, où le long-métrage rapporte à peine plus de la moitié du montant final de l’épisode de 2014 – et semi-échec à l’échelle du globe (384 millions de dollars, soit une différence notable avec les exploits financiers Kong : Skull Island) ; le MonsterVerse est en péril et semble désintéresser le public, lassé par un show cinématographique bien trop chargé et presque indigeste. À tel point que la confrontation entre les deux ennemis jurés est remise en question et retardée d’un an, le temps de maîtriser à nouveau un sujet sur lequel notre pauvre Michael Dougherty vient tout juste de se casser les dents.

Longue vie aux rois

Il faudra l’intervention inespérée d’un autre enfant du cinéma fantastique pour illuminer le chemin cabossé de Godzilla et Kong. Avec l’arrivée d’Adam Wingard, la saga semble montrer qu’elle devient le laboratoire à tendance blockbuster de réalisateurs issus de l’horreur ou de l’épouvante, ce qui demeure une idée remarquable sur le papier mais peut s’avérer casse-gueule, comme vient de le prouver Godzilla II : Roi des Monstres. Ajoutez à cela une pandémie mondiale (entraînant plusieurs reports de sortie) et vous aurez une idée assez précise du défi que notre homme, n’ayant pas encore 40 ans, va devoir réussir à tout prix. Épaulé par une partie de l’équipe précédente (dont Dougherty, pour le coup pas rancunier), Wingard aborde sa superproduction comme un recyclage malin et subtil d’influences multiples et éminemment référentielles. On y reconnaît, esthétiquement, les esprits du Guillermo del Toro de Pacific Rim, du James Cameron d’Avatar et même, subrepticement, un clin d’œil à John McTiernan et à son Predator. Mais là où tout change avec Godzilla vs Kong, c’est dans le soin apporté aux scènes d’action et à leurs détails multiples et capitaux ; tandis que Godzilla II paraissait parfois brouillon ou expédié à la va-vite, son successeur impose un style coloré et peu avare en artifices, pour le meilleur. Il suffit de regarder à plusieurs reprises la dernière demi-heure de la pellicule pour se convaincre de la prouesse effectuée de main de maître par le géniteur des marquants You’re Next et The Guest (sans oublier la modernisation respectueuse et personnelle du mythique Blair Witch) : un déluge de teintes fluorescentes, des plans dont la fluidité et le montage sont amenés à devenir référentiels dans le monde périlleux des sensations fortes par écran interposé… Adam Wingard n’a pas cédé à la pression pourtant constante qui pesait sur ses épaules et a transformé la rencontre en extase hautement jouissive, tant pour les fans de la première heure que pour les néophytes. Un vrai délice à savourer sans modération, notamment du fait de l’intervention, en seconde partie de bande, de l’une des figures les plus éminentes des segments japonais. Si l’on ne s’attarde pas sur le minimum syndical de l’histoire et les raccourcis scénaristiques disséminés ça et là, Godzilla vs Kong est une manne pour des audiences happées par le phénomène et pour ses instigateurs, Warner et Legendary. Consolant les âmes éperdues du confinement, tant dans les quelques salles américaines réouvertes que grâce à sa diffusion via la plate-forme de streaming HBO Max, le blockbuster crée la surprise avant de s’imposer comme l’événement incontournable du printemps 2021.

Face à un tel impact, nul doute que nos deux mastodontes ne demeureront pas séparés l’un de l’autre très longtemps. Souhaitons-leur de croiser la route de jeunes talents prometteurs, afin de parfaire toujours plus leur image rénovée par le biais d’Hollywood et de ses décideurs. Si tout demeure logique, temporellement parlant. Rendez-vous en 2023 ?