Déambulations nocturnes avec Nahia Garat

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« À mesure que la nuit devenait plus profonde, l’intérêt de la scène s’approfondissait aussi pour moi ; car non seulement le caractère général de la foule était altéré (…), mais les rayons des becs de gaz, faibles d’abord quand ils luttaient avec le jour mourant, avaient maintenant pris le dessus et jetaient sur toutes choses une lumière étincelante et agitée. Tout était noir, mais éclatant (…) » écrivait Edgar Allan Poe en 1840 dans sa nouvelle L’Homme de la Foule, parcourant en une nuit les rues sinueuses de Londres en éclosion où abonde le monde. Près d’un siècle et demi plus tard, la photographe Nahia Garat sillonne elle aussi les villes modernes au crépuscule. Dans New York, Paris ou Montréal, elle s’engouffre dans le dédale des bouches de métro et les wagons étouffants, puis cherche un endroit où respirer, ces grands espaces factices au milieu des bâtisses immenses. De ses déambulations nocturnes qu’elle nomme « Ailleurs Intérieur », Nahia Garat nous livre le parfait paradoxe de ces vastes métropoles, celles qui nous attirent pour leur bouillon de vie et qu’on repousse tout autant pour ce quotidien grouillant dans lequel on suffoque. À travers des clichés nébuleux semblables à des peintures, la photographe bordelaise saisit la fascination et l’effroi que nous procure la ville et questionne notre identité. Qui sommes-nous au milieu de la foule ?

La ville nous inspire et nous aspire. Parmi les masses accumulées, Nahia Garat capte les regards perdus, perçants ou ailleurs. Tout est flou, décadré, et la mise au point est souvent faite à côté du sujet humain. Peut-être parce que l’être est devenu insaisissable ? La photographe devient alors rapace, scrute et vole un instant le plus vite possible avant de partir avec sa proie à tout jamais. Il n’est plus question de se poser pour déclencher l’appareil mais de capter la rotation incessante de la vie urbaine. Ce temps infini qui défile à une vitesse folle et cet espace entassé. Dans sa façon particulière de saisir ce qui nous échappe, Nahia Garat utilise, certes, la photographie pour son principe originel de fixer l’éphémère, mais surtout pour conserver la vie, la sonder, la comprendre et la faire exister.

Des flux urbains infatigables émerge souvent l’impression d’être seul.e au milieu des autres. Pendant que tout le monde s’agite et se ressemble, Nahia Garat fige et arrête des bribes du tourbillon. Ainsi, « Ailleurs Intérieur » pointe des individus et les dote d’une identité. Sous ces néons artificiels, qui ne sont finalement que des traces humaines, la photographe laisse surgir une multitude d’histoires singulières. Si ces errances nocturnes laissent l’artiste vadrouiller au hasard des stations et des trottoirs, rien n’efface sa volonté de photographier, acter pour retrouver un semblant de vie, un fragment d’identité. Toutefois, à l’ère de la conscience écologique, la série de Nahia Garat retentit aussi comme une interrogation universelle, doit-on continuer de s’essouffler sur les rails d’un train de vie excessivement fulgurant ?

« Ailleurs Intérieur » de Nahia Garat a été projetée plusieurs fois avec l’association Scolopendre et leurs musiciens.


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