De l’autre côté du miroir #9

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Du militantisme désespéré à l’espoir d’une jeunesse que tout semble vouloir détruire, de l’hommage aux défunts à la poésie du rêve, ce nouveau Miroir vous entraîne dans les couloirs tantôt obscurs, tantôt phosphorescents de créations parfaites et maîtrisées.

ZEAL & ARDOR – Vigil

« I can’t breathe, it’s a cellphone, please don’t shoot, I need to get home, I’m on my knees begging please ». Eric Garner. Javier Ambler. Manuel Ellis. Elijah Mc Clain. George Floyd. Tous ces noms, toutes ces voix hantent le refrain de « Vigil », hommage poignant, dur et engagé de Manuel Gagneux aux victimes afro-américaines des violences policières outre-Atlantique. Implorant d’être entendu, le titre s’impose comme le fantôme des tragédies passées et présentes, tandis que les chœurs invoquent une élévation spirituelle et militante. L’écho troublant du chant, sa répétition inexorable et malheureusement prophétique, achèvent de faire de cette œuvre magnifique et sombre l’hymne d’une génération dont le sacrifice ne semble jamais vouloir cesser. À nous de prolonger sa vibrante et brûlante intensité.


Fontaines D.C. – A Lucid Dream

La descente volontaire dans les limbes entamée par les Dublinois grâce à leur formidable second album A Hero’s Death s’illustre à la perfection le long de l’errance solitaire illustrée par « A Lucid Dream ». Comme une âme sortie de son corps et voyageant à travers l’espace-temps, entre la destruction des vies et les dépressions de l’individu et de l’histoire, l’énergie désespérée du titre coule dans les veines palpitantes d’une réalisation à la fulgurante mécanique. Le chant des morts hante le rêve éveillé confrontant la modernité au sacrifice, la paix de lieux possédés aux tourments de conflits que beaucoup ne daignent plus connaître. Un message d’alerte percutant et essentiel, une claque visuelle et rock que l’on reçoit en plein visage pour mieux nous réveiller de nos torpeurs informatiques et sortir lutter contre un futur bien plus obscur qu’on ne pourrait le croire. Exemplaire.


Elvis Perkins – Anonymous

Une figure entre ombre et lumière, des mouvements saccadés et vaporeux, le chant posé et poétique d’Elvis Perkins ; « Anonymous » ne se risque à aucun moment aux brûlures de la gloire, projecteur superficiel sous lequel beaucoup se sont consumés. Le songwriter préfère suggérer, invoquant une forme de mystère lynchien pour porter les presque six minutes de sa composition (sublime travail du réalisateur Steven Sebring). Le tournis des cordes, des cuivres et de la mise en scène, la danse de cette figure masquée littéralement obsédée par la bande-son de son imaginaire, tout contribue à sortir le titre de son silence et de son obscurité, à extraire les esprits et souvenirs d’un solitaire habitué à sa condition humaine précaire. Le reflet éclairé et mélancolique d’une existence qui aurait pu être, mais qui n’a cependant pas abandonné ses plus intimes convictions.


AVBE – Where I Go feat. Sam H

Le réapprentissage d’une existence devenue depuis peu solitaire, à quelques encablures de la rupture. La danse qui émane de « Where I Go » est contagieuse, simple mais terriblement purificatrice. Au cœur d’une pop aussi éblouissante que les plans qui la valorisent, les paysages, successions de figures architecturales ou naturelles contribuent à recréer une atmosphère, un lieu où l’on peut se réfugier, que l’on peut se réapproprier. Des moments simples, spontanés, dont les pas nous donnent rapidement envie de nous confronter à AVBE et Sam H, d’exulter en leur compagnie. Sans a priori, mais avec un bonheur que chacun transmet à celles et ceux qui acceptent de les rejoindre.


Cécile Seraud – Life

Au gré des arpèges et mélodies de piano, Cécile Seraud observe l’innocence géographique et humaine de découvertes impromptues, d’une curiosité demeurant insatiable tout au long de sa narration. La beauté des plans, leur travail sur notre imagination, la chaleur d’un soleil qui caresse notre peau à travers l’écran nous font traverser ces plages, ces lieux que l’homme n’a pas abîmés, ces regards enfantins qui remercient la nature et la création. La mélancolie du titre, sa clarté évoluant en équilibre sur le fil invisible du sourire, nous font ressentir chaque texture, des grains de sable à l’eau de mer, d’une plume découverte par hasard à la vision panoramique d’un paradis que l’on ne veut plus quitter. Une journée nous offrant les forces, l’énergie qui nous porteront aussi bien dans nos songes apaisés qu’au fil des pérégrinations du lendemain.


Tapeworms – Safety Crash

Le clip de « Safety Crash » pourrait être celui d’une jeunesse désabusée, d’une bande de potes essayant de tromper l’ennui du quotidien par de simples gestes, quelques habitudes qui, malgré la pesanteur de l’avenir, les rapprochent chaque jour. Pourtant, Tapeworms se montre beaucoup plus malin, déployant une folie et une énergie qui auraient le pouvoir de leur ôter toute volonté d’exister. Tant et si bien que le spectateur ne sait plus s’il évolue en plein trip ou en derniers instants de l’existence, la fumée dissimulant habilement les multiples intentions de cette pièce pop rock à la dynamique enflammée et imprévisible. Sensoriel et sismique, « Safety Crash » est l’ultime moment avant de basculer dans la fatalité, le rebond, la résurrection avant l’abandon.