De l’autre côté du miroir #8

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Ce nouveau Miroir risque fort de déstabiliser le plus grand nombre d’entre vous, et pour cause. Bercé par l’ironie et l’humour puis plongeant dans la noirceur émotionnelle de la perte identitaire, il convie, en six chapitres complémentaires, les désirs de renaissance de soi et de respect d’autrui, autant que de notre planète. Tour d’horizon de sentiments puissants et profonds grâce aux arts sans frontières de projets incroyablement impliqués dans leurs performances et réalisations.

Gus Dapperton – Post Humorous

Le décalage volontaire entre l’illustration visuelle et la performance musicale de « Post Humorous » pourrait prêter à sourire, si le sujet n’était pas aussi grave. En effet, le nouveau clip de Gus Dapperton transforme l’ultime hommage rendu à l’ami fidèle en démonstration open mic (et ses conséquences) marquée, sous ses couleurs éclatantes, par une constante mélancolie. L’art de rire de tout, même des sujets les plus graves, sans pour autant sombrer dans un second degré vain et déplacé. Toute la qualité et le talent de cette vision à part resplendissent dans chaque plan, même lorsque le chanteur, prisonnier d’un rôle qui finit par lui échapper, fuit le carcan dans lequel il s’est fourvoyé. Une histoire de perte de repères, de gangsters modernes et de réconciliation avec soi-même, tardive certes, mais omniprésente.


This Is Shit – Transition 1.2

L’électro rock barré et hautement contagieux de This Is Shit transforme ses illustrations DIY du quotidien en pulsions humanistes, qu’elles soient liées à l’architecture (les nombreux plans de bâtiments en construction ou rénovation) ou à celles et ceux qui les fréquentent, de passagers de métro en chat dérangé par la capture d’écran qui est faite de lui. « Transition 1.2 » pourrait parfaitement dessiner le monde qui nous attend : celui dans lequel l’individu doit se faire discret, épier l’extérieur tant en période de confinement que par une pudeur imposée. Mais, bien entendu, ce sacrifice a un indéniable revers. Celui des concerts, du partage, de la communion pleine et intègre des prisonniers contemporains que nous sommes, contre notre gré. Dès lors, c’est l’extase totale, le lâcher prise, la mise à feu et le grand n’importe quoi que tout le monde attend ; ces phénomènes spontanés qui font un bien de dingue et dont les effets curatifs vont réellement finir par devenir un manque évident. À moins qu’il ne soit trop tard ?


Helluvah – Soleil Noir

Portée, dans ses opus précédents, par les expérimentations et les ambivalences sonores et lyriques d’une musicienne dépassant continuellement ses limites, Helluvah nous revient avec « Soleil Noir ». Et la surprise est frappante, impactant la vision que nous avions d’elle, de ses délires intimes à la fois intrigants et passionnants. Le clip, d’une noirceur palpable, la met en scène face à la rupture, au souhait de ne pas voir l’autre sombrer tout en ne pouvant attiser la colère, la déception, le vide. Héroïne shakespearienne trahie et solitaire, Helluvah nous regarde et nous convie à sa souffrance, visible dans chaque plan, dans le grain souillé d’un décor naturel aux allures de forêt hantée. Entre le baptême et la noyade, « Soleil Noir » fend le cœur et provoque, en nous, la blessure béante et impossible à cicatriser de la séparation. Un bijou obscur, froid et d’une troublante sincérité.


Cassia – Don’t Make a Scene (Berlin Sessions)

Le trio indie pop britannique s’offre une pause champêtre avec cette version 100% naturelle du single « Don’t Make a Scene », petit bijou tout en douceur et sobriété. Sauf que, dans ce contexte, le titre développe une chaleur que l’on ressent aisément, même par écran interposé : dans le cadre particulier du festival Jenseits Von Millionen, le groupe souffle une brise délicate, presque mystique, à travers une captation sereine et douce qui permet de profiter de l’ingéniosité mélodique d’une composition qui avait d’ores et déjà de fières allures de tube consolateur en puissance. Au-delà du dépaysement contextuel, « Don’t Make a Scene » de Cassia redonne vie à des éléments que la canicule n’a pas épargnés. L’engrais parfait pour nos terres nourricières et nos esprits se vidant immédiatement de leurs douleurs quotidiennes.


Rodolphe Burger – Le chant des pistes

Rien que le timbre à part de Rodolphe Burger, dès son apparition sur « Le chant des pistes », est une expérience chamanique en soi. La poésie de l’auteur-compositeur, infaillible depuis ses débuts au sein de Kat Onoma, va cependant encore plus loin au fil du noir et blanc profond de ce clip envoûtant et caressant, de ces visions dans lesquelles la nature guide l’individu non pas vers sa perte, mais dans les bras réconfortants d’une renaissance. Humble, en éveil, observant les changements imperceptibles de l’environnement qu’il parcourt, Rodolphe Burger écoute les harmonies vocales des racines, des écorces, des eaux à la fois calmes et vives. Naufragé volontaire en symbiose puis métamorphose, annonçant les signes d’un cycle en perpétuel recommencement, l’artiste livre ici une sensibilité rare, un respect du symbolisme pourtant évident du monde réel. Et de notre rôle pour le maintenir vivant et nourricier.


Gorillaz – Strange Timez ft. Robert Smith (Episode Six)

Les aventures du combo protéiforme en sont au sixième chapitre de leur nouvelle œuvre, et ce, en compagnie d’un invité de marque : Monsieur Robert Smith lui-même. La rencontre semblait d’ailleurs tellement évidente qu’on se demande pourquoi elle n’avait pas eu lieu plus tôt, mais passons. « Strange Timez » n’est pas qu’un featuring axé autour des expériences artistiques de Gorillaz ; c’est un épisode complexe, où les visions les plus brèves donnent lieu à mille et une interprétations, où ce qui ne devrait pas exister prend pourtant corps et vie sans que cela soit prévisible. La composition elle-même, accélérant le mouvement sans crier gare, invitant le cinéma à la danse (de Méliès à Kubrick en passant par Friedkin), relèverait du pur fantasme s’il n’ancrait pas, pendant quelques instants, ses circonvolutions multicolores dans un constat amer et révolté d’une destruction terrestre annoncée, comme l’annonce l’ultime message lunaire de ce voyage sensible et revendicatif. Pas une énième fable écologiste et politique, mais bel et bien la quintessence unique de voix souvent trop multiples pour être entendues.