Coup de Projecteur sur Spike Lee

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Coup de Projecteur paraît chaque semaine sur PUNKTUM en partenariat avec La Bobine Parisienne.

Cette semaine, focus (d’actualité) sur un réalisateur emblématique, connu pour son engagement dans le combat contre le racisme : Spike Lee. Avec ses grandes lunettes rondes, sa démarche désinvolte et ses tenues colorées, vous n’aurez pas de mal à le reconnaître. Si l’on décide de parler de lui aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour évoquer sa carrière et son parcours de vie, c’est aussi une manière de répondre à notre échelle sur ce qu’il se passe actuellement aux États-Unis, en écrivant sur des personnalités qui font bouger les choses, en rendant visibles leur militantisme et leurs valeurs qui semblent s’échapper dans l’actualité de ces derniers jours. Plus que jamais, nous vous invitons à vous pencher sur cses films, à vous renseigner sur sa lutte. C’est parti pour ce coup de projecteur sur Spike Lee !

Retour sur son parcours

On aime ou on n’aime pas, mais Spike Lee a su bousculer le cinéma américain, et bien plus encore. Toujours en colère, l’homme que l’on surnomme « l’American angriest black man », souvent désagréable et volontiers provocateur, a créé une œuvre originale, une façon unique de s’approprier les codes du cinéma américain. Spike Lee, réalisateur, acteur et scénariste, naît le 20 mars 1957 à Atlanta en Géorgie, dans une famille artistique et privilégiée.  Son père, Bill Lee, est un musicien de jazz réputé ; sa sœur, Joie, s’oriente très tôt vers la carrière de comédienne. Le réalisateur parlera d’ailleurs peu de sa mère et de sa relation avec elle. Elle est enseignante et aura cependant une importance dans ses aspirations artistiques et ses thèmes de prédilection comme la fierté de ses origines afro-américaines. Au cours de sa carrière, il travaillera régulièrement avec eux : Bill composera et interprétera la musique de la plupart de ses films et sa sœur sera souvent présente au générique pour des rôles secondaires.

Installé à Brooklyn, il étudie au prestigieux Morehouse College, université destinée à former les élites noires américaines, puis à la Tisch School of the Arts, école de cinéma la plus renommée de la côte Est. C’est là qu’il réalise ses premiers courts métrages : The answer (1980), Sarah (1981) et premier long-métrage Joe’s bedstuy barbeshop : we cut heads (1982), qui est consacré meilleur film d’étudiant de l’année et remporte un grand succès dans plusieurs festivals aux États-Unis, au Canada et en Europe. Le réalisateur taïwanais Ang Lee (Tigre et DragonHulk), qui est camarade de classe de Spike Lee, y fait ses débuts en tant qu’assistant réalisateur. Nola darling reçoit le Prix de la Jeunesse au Festival de Cannes. Le réalisateur, poussé par ce premier succès, crée sa propre société de production, Twenty Acres and a Mule FilmWorks (pendant la Guerre de Sécession, les Yankees avaient promis “vingt acres de terre et une mule” aux esclaves du Sud qui se rallieraient à leur cause). Son second long-métrage, School daze, témoigne de son goût pour la comédie musicale, dont on trouve des traces dans presque toutes ses œuvres (la fête d’anniversaire de Nola Darling, le générique de Do the right thingMo’better blues ou la première partie de Malcolm X).

Toujours en colère, l’homme que l’on surnomme « l’American angriest black man », souvent désagréable et volontiers provocateur, a créé une œuvre originale, une façon unique de s’approprier les codes du cinéma américain.

La question noire aux États-Unis, le racisme au sein des forces de l’ordre (bonjour l’actualité) seront les motifs constants de sa filmographie, en passant de Do the Right Thing, Malcolm X à Get on the Bus, Summer of Sam et jusqu’au succès de BlacKkKlansman : J’ai infiltré le Ku Klux Klan en 2018. Ce dernier résonne tout particulièrement avec l’actualité du mouvement « Black lives matters » car le film s’inspire d’une histoire vraie d’infiltration du Ku Klux Klan effectuée par Ron Stallworth, policier afro-américain. Son autre film, Malcolm X, illustre les difficultés de réalisation d’un tel militantisme. Malgré les menaces de la Nation de l’Islam, il réussit à porter le projet jusqu’au bout ; et lorsque la Warner, inquiète du dépassement de budget, menace de lui couper les vivres, il obtient alors des vedettes noires telles que Oprah Winfrey, Bill Cosby, Michael Jordan et Magic Johnson. Le jour de la sortie de son film, il demande par provocation aux écoliers de faire l’école buissonnière, de ne pas aller en cours pour aller le voir, car connaître la vie de cet homme est une nécessité historique, surtout pour un jeune écolier noir américain.  Malcolm X sera bien reçu, tant par le public que par la critique, mais la genèse de ce projet montre bien la difficulté de parler de ces sujets dans dans industrie du 7ème art. Il obtiendra deux nominations aux Oscars (meilleurs costumes et meilleur acteur principal pour Denzel Washington).

Les controverses seront nombreuses tout au long de sa filmographie, parsemée d’échecs commerciaux de critiques de la profession, voire des plus grands réalisateurs. Il est notamment critiqué sur sa manière « agressive » de défendre la communauté afro-américaine. C’est avec les réalisateurs Quentin Tarantino et Clint Eastwood qu’il s’est heurté le plus violemment. Avec Tarantino, le débat a été virulent. Spike Lee lui aurait reproché d’utiliser sans en savoir la portée raciste les mots comme « nègres » ou « negro » dans ses films Reservoir Dogs, Jackie Brown, Pulp Fiction et surtout Django Unchained. Quentin Tarantino répondra à ce propos dans un interview accordée à Libération : « J’utilise le mot ‘nigga’ parce que je n’ai qu’une idée en tête : être au plus près de la vérité des personnages d’Elmore Leonard. C’est ainsi qu’ils s’expriment : « Comment ça va, nigga ? » J’ai grandi dans un environnement où on parlait comme ça. Je ne vois pas pourquoi je n’écrirais pas les choses telles qu’elles sont. Je devrais prendre des pincettes pour écrire un personnage noir ? Je suis qualifié pour écrire des personnages de jeune femme ou de vieux gangster, mais pas des personnages black ? C’est délirant. » (source). La polémique aura même été portée encore plus loin, car Spike Lee a appelé le communauté noire au boycott de ce film qu’il juge « irrespectueux » envers ses ancêtres. Dans une interview donnée à Vibe TV, Spike Lee s’en est pris plus violemment à Django Unchained, affirmant que l’esclavage ne se réduisait pas à un western spaghetti. Faisant référence à Sergio Leone, le maître du genre, le réalisateur américain affirme vouloir les « honorer », jadis « esclaves volés d’Afrique » (source).

Toute sa filmographie a d’ailleurs porté la nouvelle génération de réalisateurs et acteurs afro-américains, comme par exemple le dernier Black Panther de la saga Marvel. Le jeune réalisateur Ryan Coogler précise que Spike Lee est une référence et le cite même en remerciement au générique. En 2006, il réalise un film documentaire sur la Nouvelle-Orléans touchée par l’ouragan Katrina, Katrina (When the Levees Broke), diffusé sur HBO, preuve encore de son attachement non plus à l’homme mais également au territoire américain. Il s’implique dans les hommages à la ville de New York suite aux attentats du 11 septembre, et tourne parallèlement plusieurs documentaires à succès comme 4 little girls ou The Original Kings of Comedy. Il interviewe plus de cent victimes en parcourant la ville dévastée avec, notamment, Terence Blanchard, trompettiste et ami de Spike Lee, qui travaille sur la musique de ses films depuis vingt ans. On pourrait même se demander s’il ne l’a pas fait pour cette raison. Proche de ses collaborateurs, fidèle en amitié et professionnellement, ses œuvres auront également permis de révéler des acteurs phrases comme Denzel Washington, Halle Berry, Samuel L. Jackson ou encore Wesley Snipes, avec qui il tournera à plusieurs reprises. Avec Miracle à Santa Anna (2007), adaptation du roman éponyme de James McBride, il évoque l’histoire d’un ancien soldat afro-américain qui aurait servi en Italie durant la Seconde Guerre Mondiale. Le film est un échec commercial et critique, et Spike Lee est sous le feu des projecteurs pour de bien mauvaises raisons, il est accusé par l’ANPI (Association Nationale des Résistants d’Italie) d’y présenter des erreurs historiques.

Toute sa filmographie a d’ailleurs porté la nouvelle génération de réalisateurs et acteurs afro-américains, comme par exemple le dernier Black Panther de la saga Marvel.

Enfin, Spike Lee, c’est une belle histoire avec le festival de Cannes. En janvier 2020, il est désigné président du jury de la 73e édition. Il est la première personnalité afro-américaine à occuper cette fonction. Un choix éminemment politique et symbolique que n’a pas manqué de mettre en avant l’auteur d’un biopic de Malcolm X dans la lettre de remerciements qu’il a adressée au Festival : « Je suis honoré d’être la première personne de la diaspora africaine (États-Unis) à assurer la présidence du jury de Cannes et d’un grand festival. » Malheureusement, cette édition a été annulée à cause du Covid-19 ; dommage ! C’est une autre histoire qu’il entretient avec les Oscars. Identitaire noir revendiqué, Spike Lee milite pour une discrimination positive plus étendue en faveur des Noirs. Il demande notamment la mise en place de quotas, y compris dans le domaine culturel et dans cette sélection précisément. Il a pourtant obtenu un Oscar d’honneur en 2016 et l’Oscar du meilleur scénario adapté avec David Rabinowitz, Charlie Wachtel et Kevin Willmott pour BlacKkKlansman.

En attendant de retrouver (peut-être) Spike Lee au festival de Cannes 2021, comme président du jury, – « Spike Lee nous a dit qu’il nous serait fidèle quoi qu’il arrive. J’espère que nous y arriverons l’an prochain » a déclaré le délégué général Thierry Frémaux au Figaro – le réalisateur présentera très prochainement son 24e long-métrage. Da 5 Bloods, est désormais disponible depuis le 12 juin sur Netflix,. Il s’y attaque à un autre scandale de l’histoire des États-Unis : la guerre du Vietnam.

Notre top 3

  • Malcolm X (1992), parce que ce film en dit long sur la carrière de Spike Lee et la cause qu’il défend. Ce n’est pas anodin de proposer une version grand public de la vie de Malcolm X, figure militante par excellence des droits civiques afro-américains. Et pour l’introduction du film, il débute par une séquence coup de poing : au premier plan, un drapeau américain consumé par les flammes et des extraits d’une célèbre vidéo de George Holiday montrant le tabassage de Rodney King par la police de Los Angeles. En voix off, Malcolm X condamne avec colère l’Amérique blanche : « Le rêve américain, connais pas ; nous vivons chaque jour le cauchemar américain ! »
  • Do The Right Thing (1989), parce que c’est le premier film que j’ai vu de lui. Je l’ai découvert tout à la fois, dans son style visuel virtuose, l’usage du fisheye, ses couleurs mais aussi son jeu d’acteur ! Il tient le rôle principal, et j’admets volontiers qu’il s’agit de mon film préféré pour toutes ces raisons. C’est un film frais, original, fort dans ce qu’il transmet.
  • BlacKkKlansman (2018), même si personnellement il me parle moins esthétiquement et que je reste assez dubitative sur la fin du film. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un film marquant de ces dernières années, salué par la critique et le public et qu’il faut le voir pour comprendre qui est Spike Lee, et les problèmes actuels liés aux violences policières… On saluera la prestation d’Adam Driver, sublime !

Le saviez-vous ?

Spike Lee, c’est aussi le sport, un amour particulier pour le basket. Il tournera un documentaire sur le sujet, Kobe Doin’ Work  (2009) sur la préparation de la star NBA Kobe Bryant, décédée cette année dans un tragique accident d’hélicoptère. Fan inconditionnel des Knicks de New York, Spike Lee a rendu un bel hommage à Kobe Bryant lors de la 92e cérémonie des Oscars en se présentant sur le tapis rouge aux couleurs des Lakers. Il est aussi passionné de musique et réalisera par exemple le très célèbre clip de Michael Jackson « They don’t care about us », ou encore le clip de Prince « Money Don’t Matter 2 Night » qui aborde la pauvreté aux États-Unis.

À lire, voir et écouter autour de Spike Lee

  • « Spike Lee, un cinéaste controversé », une monographie de Régis Dubois pour tous ceux et celles qui souhaitent en savoir plus. Cet ouvrage unique en France reprend le parcours de Spike Lee étape par étape en relativisant sa réputation de « grande gueule » pour creuser en profondeur son œuvre et son histoire.
  • Cette brève intervention de Spike Lee sur « la répétition de l’histoire » au regard des drames actuels aux États-Unis, à écouter ici !
  • L’annonce du Festival de Cannes de Spike Lee en tant que président du Jury, qui permet de saisir le personnage et son engagement. Le post propose également la réponse de Spike Lee et une vidéo de présentation à voir ici !