Ciné des confiné.es : notre sélection ! (3/5)

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Si notre destin de confiné.es est scellé par un virus, celui de James Stewart, Catherine Deneuve ou encore Jeanne Allard est entre les filets du Septième Art. Qu’il s’agisse de Jeff, paralysé et scrutant l’immeuble voisin, dans le Fenêtre sur Cour du grand maître, de Gaby et sept autres femmes enfermées dans une maison et prêtes à se déchirer pour trouver la coupable face à la caméra de François Ozon, ou d’une femme tiraillée entre colère et jalousie dans une pépite de Jacques Demy, ces personnages parviennent finalement à trouver une échappatoire, certes peu rassurante, dans leur quête obsessionnelle de la vérité. Prêt.es à s’évader dans les mystères ?


Fenêtre sur Cour (1955) d’Alfred Hitchcock

Par Pierre-Lou Quillard

C’est l’été sur la Big Apple. Les stores vénitiens laissent filtrer quelques rayons du soleil qui strient l’appartement plongé dans l’ombre. Trois fenêtres offrent une vue en triptyque sur l’arrière-cour d’un immeuble de Greenwich Village. Prostré dans son fauteuil roulant à cause d’une malheureuse jambe dans le plâtre, Jeff (James Stewart) s’ennuie à mourir. À ses côtés, la grâce s’appelle Kelly, sublime bien que cantonnée à un rôle type d’amante aimante dévouée. Enfin, un objet, long, télescopique, le troisième personnage de cette histoire : l’appareil photo de Jeff. Un regard curieux sur le voisinage, un révélateur. Car Jeff n’échappe pas au grand frisson du voyeurisme. Une voisine en sous-vêtements, une dispute de couple, intimité embarrassante et masculinité latente exacerbée par l’attente. Et si le vrai spectacle ne se jouait pas sur les planches ou le grand écran mais dans le cadre de la « fenêtre-écran » d’en face ? Pour le grand Hitch, la façade en briques d’un immeuble New-Yorkais raconte bien plus d’histoires qu’un roman policier. Chaleur ambiante et menace étouffante. Le décor est cloisonné. Le crime n’est que suspicion, un doute insidieux pesant sur les épaules d’un homme amoindri à la curiosité débordante. Mais comment mener l’enquête lorsqu’on est confiné, immobilisé par la douleur ? Il faut patienter. Attendre que le coupable se trahisse, le meurtre hitchcockien par excellence. Mais il faut surtout observer, épier, admirer et craindre. Telle est la volonté du maître du suspens qui a tout préméditer pour conditionner notre regard. Oui, c’est une histoire de regards, c’est une métaphore du cinéma qui fonctionne en vase clos. C’est une Fenêtre sur Cour !


Le bel Indifférent (1957) de Jacques Demy

par Elisabeth Kiehl

À bien des égards, on ne conseillerait pas l’adaptation du Bel Indifférent de Jean Cocteau à une personne désireuse de tromper l’ennui du confinement. Grave erreur : le charme hypnotique du court-métrage opère durant les trente minutes de sa durée totale, à tel point que la fermeture de rideau finale laisse le spectateur avec un goût de trop peu. Pour faire exister les lamentations d’une femme ignorée par son amant, Jacques Demy offre une mise en scène rigoureuse qui vient magnifier le décor de Bernard Evein – ce rouge, vraiment, il continue d’exister derrière les paupières bien après la fin du film. Le Bel Indifférent joue divinement avec les oppositions (mouvement et immobilité, musique et silence) mais la plus importante est bien celle entre l’intérieur et l’extérieur ; intériorité du personnage, mots extraits hors de soi, monde confiné de la chambre d’hôtel, rires entendus à travers les murs et reflets des enseignes lumineuses sur la vitre. Chaque mouvement de caméra, ou durée de plan, semble calibré au centimètre près, afin d’accompagner le monologue de la femme esseulée et de lui conférer une dimension bel et bien cinématographique.


Huit Femmes (2002) de François Ozon

Par Francelin Didier

Une famille rassemblée, une grande maison isolée et un meurtre à élucider : celui de Marcel. Dans ce Cluedo cinématographique, François Ozon pousse le spectateur à deviner qui est la plus susceptible d’avoir tué son père, son frère, son mari ou son patron. C’est aussi le mystère que huit femmes confinées contre leur gré et incarnées par une fameuse bande d’actrices françaises telles que Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Emmanuelle Béart ou encore Danielle Darrieux, vont tenter de percer. Le portail fermé à clé et le fil du téléphone coupé obligent les protagonistes à comprendre que la coupable est sous leurs yeux. Il suffit de la trouver ! Pour cela, quoi de mieux que d’être enfermées toutes ensemble, entre suspectes ? Au fil des accusations et des règlements de comptes, on est invité à comprendre que chacune souhaite cacher quelque chose : un bout de vie privée, une stratégie jusqu’alors si bien cachée. Les personnages se voient livrés à une forme de sincérité et obligés, à un moment ou un autre, de dire la vérité. On ne peut qu’adhérer à ce synopsis intriguant, à cet univers bien kitsch et influencé par le théâtre, le film étant adapté de la pièce de Robert Thomas. Une théâtralité nourrie par le décor en huis clos des années 1950 et les chansons entremêlées à la narration offrent une vision très détendue de la situation, plongeant le spectateur et la spectatrice dans un jeu où on assiste, le temps d’une journée, à la décadence bien réelle de cette « famille ». Où seront menées ces femmes qui s’accusent les unes, les autres pour fuir tour à tour leurs responsabilités ?