Caleb Landry Jones, artiste schizophrène

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À peine 30 ans et fort d’une carrière d’acteur imposant le respect, tant dans ses choix artistiques que scénaristiques, Caleb Landry Jones s’offre le luxe d’un premier album d’une complexité instrumentale et lyrique à faire pâlir les porte-étendards du rock et de la musique psychédélique. Plus qu’une tentative, il s’agit bel et bien d’un succès incontestable, qui risque de déstabiliser beaucoup d’entre vous.

Mais d’où sort-il toutes ces idées ? D’où viennent ces mélodies, ces arrangements d’un autre âge, que beaucoup n’auront réussi à atteindre qu’au moment de leur dixième ou vingtième enregistrement (au moins) ? On connaissait le jolis minois de Caleb Landry Jones par l’intermédiaire du grand écran (X-Men : Le Commencement, 3 Billboards, The Dead Don’t Die…) et de la petite lucarne (Breaking Bad, Twin Peaks saison 3), où ses apparitions d’être torturé, famélique mais terriblement séducteur laissent chacun sur le carreau, tant ses prestations demeurent aujourd’hui encore constamment impressionnantes et habitées. Un phénomène que l’on retrouve sur Mother Stone, premier opus inattendu et incroyablement mature. En plus d’un évident plaisir à se retrouver dans la position du créateur prêt à donner vie à son propre monstre, le compositeur et interprète foudroie par sa prestance, ses prises de risque et l’envie de repousser les limites d’une oeuvre dense et nostalgique d’une certaine idée du rock progressif.

Mother Stone est une orgie sonore en mode schizophrène, un disque conceptuel ancré dans les rêves et cauchemars de celui qui, calmement ou emporté par ses pulsions, fait naître, au fil de pistes de cordes et de batteries en mouvement perpétuel, une étonnante force narrative. Aucune pause entre les quinze chapitres de l’histoire d’un doppelgänger fantasmatique et joueur, unissant cuivres, distorsions et chœurs mortifères (« Flag Day / The Mother Stone »), piano résonnant des tréfonds d’un monde souterrain jusqu’alors inconnu (« Katya ») ou saturation diabolique et pénétrante (« All I Am In You / The Big Worm »). Les archets caressent puis usent les veines de leurs interprètes, mettent à jour, sous une peau fragile et fausse, les visages et sourires possédés d’entités humanoïdes livrées volontairement aux plaisirs de la chair. Beaucoup verront en Caleb Landry Jones la réincarnation de Syd Barrett ; et comment ne pas penser à ce dernier, génie maudit par excellence, à l’écoute de « The Hodge-Podge Porridge Poke » ou « Lullabbey », ballades tour à tour anesthésiées et chargées de psychoses qu’il convient de taire, en implorant une certaine idée du pardon et de la confidence ? Le spectacle s’achève comme il se doit sur les expérimentations harmoniques de « Thanks for Staying » le bien nommé et, surtout, « Little Planet Pig », ovation finale jouant de la dissonance pour mieux embraser la voix d’un interprète qui, malgré un C.V. résolument exemplaire, n’aura jamais été aussi engagé dans sa performance. De la folie douce, un glissement vers les fondations de la folie ordinaire ; Mother Stone est un monolithe que l’on ne cesse de vénérer et qui, malgré les intempéries et les courants de modes éphémères, restera éternellement debout.

The Mother Stone de Caleb Landry Jones, sorti le 1er mai 2020 chez Sacred Bones Records.


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