Pétage de câbles

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La qualité première du nouvel album de Cable Ties est intimement liée à sa façon de dérouter l’auditeur en infusant son punk de moments beaucoup plus réfléchis et d’ambiances radicalement différentes les unes des autres. Far Enough se paie le luxe de rendre la musique électrique beaucoup cérébrale qu’elle n’en a l’air au premier abord.

crédit : Zoë Croggon

Les Australiens de Cable Ties cachent vraiment bien leur jeu. En effet, Far Enough, sous ses descriptions évasives et simplistes de punk rentre-dedans, a tous les atouts du disque vocal et instrumental ultime pour un genre qui ne s’attendait certainement pas à être ainsi remis en cause. Conséquence : le disque échappe à toute catégorie, préférant s’instruire au fur et à mesure de ses découvertes, celles du trio comme celles des victimes potentielles qui y accordent leur temps et leur énergie. De surprises en révélations, il déballe ses cadeaux harmoniques avec un sens de l’étonnement et de la précision qui, une fois assimilé, renverse littéralement les désirs les plus extrêmes de chacun.e. Maligne, puissante et abrasive, l’oeuvre se savoure tant dans son immédiateté que dans sa complexité, dès lors que l’on a réussi à se remettre de ses gifles assénées au corps et à l’âme.

Branché en série, Far Enough déroule ses courants dès les modifications intérieures du déjà fascinant « Hope », trésor de violence et de désespoir cependant prêt à se relever et à foncer dans le tas. La production est fluide, limpide même, ce qui est trop rare dans un tel exercice pour ne pas être souligné : les explosions bruitistes « Tell Them Where To Go » et « Sandcastles » nous permettent de distinguer chaque phrase colérique et volontaire, chaque riff laminant les murs parfois trop épais d’un son débridé quand, en quelques secondes, le temps s’étire, implacable, sur « Lani » et « Anger’s Not Enough », tous deux meurtris dans leurs chairs mais se redressant pour reprendre le combat. On n’ira peut-être pas jusqu’à parler ici de sensibilité ; mais, en tout cas, ces 2 X 7 minutes d’étirements cutanés et musculaires – dans le sens du tiraillement plutôt que dans celui de l’échauffement – nous en mettent plein la vue, prouvant l’identité décidément à part de nos musiciens. Au cœur de ce décor enflammé, les effluves plus classiques de « Not My Story » et « Pillow » font office de contrats à remplir, en bonne et due forme, mais ne rabaissent pas le niveau ; au contraire, ils agissent comme des respirations entre deux coups de couteau nous perçant l’esprit et fouillant dans nos zones d’ombre et nos vices cachés. Des ténèbres que Cable Ties regarde bien en face, sans jamais baisser les yeux.

On risque fort de passer des heures à soigner les bleus et les bosses que Far Enough aura laissés sur et en nous. Cable Ties a bel et bien produit une source de vie inconnue et inédite, mais nul doute que celle-ci restera longtemps une référence pour de nombreuses générations.

Far Enough de Cable Ties, sorti le 27 mars 2020 chez Merge Records.


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