Les Capsules thérapeutiques d’Alice Animal

Publié le par

En attendant la sortie du clip accompagnant « Tes éléphants roses » le 19 novembre prochain, nous voulions revenir sur une partie de l’identité dévoilée par Alice Animal à travers une collection de vidéos en mouvement constant. Ses Capsules, instants saisis sur le vif et dont la spontanéité traduit immédiatement un éternel besoin d’expérimentation et de création, permettent également de considérer la compositrice comme une femme prête à éprouver, sensoriellement et instrumentalement, les combinaisons les plus à même de retranscrire le tumulte incessant de sa créativité. Suivez la prescription d’Alice Animal pour en ressentir les effets à long terme.

crédit : Yann Orhan

Mise à feu et premiers tests

Définition de la Capsule livrée dès sa première apparition par Alice : « Qu’il s’agisse d’un fruit sec contenant de nombreuses graines, ou d’un engin spatial, d’une pastille de métal servant à refermer une bouteille d’un breuvage pétillant, qu’il s’agisse d’un vase de forme sphérique en chimie, ou d’une cellule vivante en anatomie, la CAPSULE est brève, sous pression, ce qu’elle contient est vivant et intense. » Dès lors, l’enjeu est de taille : les siennes, leur brièveté et la vie qui les anime, devront impérativement retranscrire chacun de ces aspects, à un moment ou à un autre ; mais, également, constituer dans leur intégralité un être vivant, une structure métallique ou chimique dont la solidité et la cohésion demeureront inébranlables. À ce jour, nous sommes invités à contempler, sur sa chaîne YOUTUBE, vingt-cinq éléments du tableau périodique et spatiale de la musicienne. Et, l’un après l’autre, ils établissent une fabuleuse pluralité d’expressions artistiques, en plus de nous inciter à explorer les processus improvisés et vécus intensément par celle qui, en se démarquant des avis parfois divergents qui l’entourent, demeure une artiste complète et intègre. Charriant les ambiances durant une seule minute en moyenne, Alice Animal éprouve, se nourrit de son contact avec les instruments. Elle relie nombre de ses thèmes dans une adéquation aussi logique que complémentaire, racines de mouvements revitalisants et organiques, de pulsions urgentes et uniques, d’une vidéo à l’autre. Et nous réconcilie avec une figure musicale que tout le monde croyait disparue depuis plusieurs années.

Sir Paul McCartney : « Kids don’t have guitar heroes like you and I did. »

La manière dont Alice Animal utilise ses guitares au fil de ses Capsules va à l’encontre de ce terrifiant constat établi il y a quelques années par l’anobli des Beatles. Pour elle, l’instrument est une langue, une sensation se devant de prolonger l’âme, le sentiment, l’élan bref et spontané la poussant à saisir le manche et à jouer, quasiment désespérément. Ses mélodies et arpèges discutent entre eux, se répondent, se croisent le long de rues désertes sans aucune crainte de s’aborder et de se parler. Régnant sur ce petit monde à part et précieux, elle observe et offre son soutien aux cordes, aux amplis, aux sensations fortes ou veloutées. De la rage à l’extase, les Capsules se complexifient, s’emparent de l’air ambiant pour le réduire à des partitions imaginaires nous fonçant droit dessus et pénétrant nos chairs et nos crânes. Elles sont thérapeutiques, bénéfiques, lavant le sang séché de nos plus profonds traumas. Elles voyagent en extérieur et parcourent les océans (à ce titre, la septième, « Mélodie avec guitare électrique nomade », est un chef-d’oeuvre d’intemporalité dont les fréquences et les ondes transpercent le temps et en suppriment la pesante linéarité). L’ampleur surréaliste des courts poèmes sonores monte encore d’un cran dès que le violoncelle intervient, souffle le vent gris et poussiéreux d’années de doute et d’abandon, de formes narratives se frottant à l’Histoire et à ses témoignages, à ses continents et cultures oubliés au creux d’une saturation vocale aussi berçante qu’ensorcelante. La stratosphère est dépassée ; ne reste plus qu’à se positionner en orbite gravitationnelle en évitant les turbulences, à grandes doses de traitements à même de supporter l’apesanteur et ses méfaits.

Rotation extraterrestre et rayonnements solaires

Nous y voilà : la distorsion se libère d’elle-même de sa cage et s’invite au bal. À cours de fruits secs et de gélules, Alice Animal cherche un exutoire, un produit de substitution dont les effets seront décuplés. Les riffs séduisent des moments plus feutrés, la delay submerge les parties en présence d’une vague sombre et ravageuse. Les couleurs et plans deviennent cinématographiques (Capsule #12 : « Thème gai au violoncelle »), rédigeant leurs contes brefs, leurs mantras et haïkus mélodiques afin de permettre à tous les spectateurs de ce film impossible à interrompre d’en extraire leurs propres impressions. L’assurance gagne et se fait croissante, l’héroïne foudroie les a priori et reproches en quelques notes, en une preuve irréfutable d’inspirations angéliques ou diaboliques ininterrompues. Faire corps, laisser parler les prières inassouvies jusqu’à la césure spirituelle, celle qui permettra à l’ego de ne pas s’imposer mais, au contraire, de découvrir sa voix par le jeu des doigts, les attitudes, les insistances sans relâche. Synthèse idyllique du long-métrage en court, la capsule #16 « Violoncelle électrique pizz et mélodie », dépasse les quatre minutes afin de parfaire l’indicible. L’expressivité des dissonances et des saturations, le thème omniprésent et originel nous conduisant au coeur de la tragédie, sont édifiants. Le noyau central, celui dont les pousses vont pouvoir jaillir et proliférer, est là, devant nous. Et sublime une nouvelle fois l’acte d’offrande, quelques minutes plus loin, en apprivoisant le pourtant complexe « Il n’y a pas d’amour heureux » d’Aragon et Brassens (sans doute, du point de vue de l’auteur de ces lignes, la plus belle chanson au monde, aux côtés de l’immortel « Les désespérés » de Jacques Brel). Un intimisme crépusculaire, hanté par ses illustres interprètes et baigné de saveurs blues dont la discrète éloquence émeut aux larmes. Ces rayonnements bouleversent l’atmosphère, exacerbent les sensations, leurs titres, leurs teintes La beauté funèbre de la Capsule #22, « Expériences sonores pédales Strymon », axe ses dérivations électriques et en écho sur des effets spectraux, cités lovecraftiennes modernes s’érigeant en une poignée de secondes. Une incantation tétanisante et hypnotique, qu’il sera impossible de nommer mais qui fera longuement vibrer nos neurones enflammés. Capsule #25 : « Mélodie douce ». Retour dans les nuages accueillants et les paysages ensoleillés d’une Terre à jamais transformée par les phénomènes lumineux et extraterrestres auxquels elle a assisté. La fin d’un voyage, brièvement, mais certainement pas inexorablement. Atterrissage en douceur. Alice Animal manie la promptitude de ses effervescences et de ses frissons au fil d’une éternelle incandescence, quelque part au sein du fantasme et de l’hallucination. D’autres Capsules sont en cours de confection et d’expériences chimiques ; nous surveillons dès maintenant leurs manifestations et effets secondaires.


Retrouvez Alice Animal sur FACEBOOKINSTAGRAMYOUTUBE